Par Faruk Bilici
Utilisateur assidu des archives dans tous leurs aspects, sur tous les supports et dans toutes ses recherches, le directeur de l’IFEA Bacqué-Grammont fut également un acteur infatigable du développement des archives et la formation des archivistes en Turquie.
Il faut, bien entendu, placer ce processus dans le contexte des grandes réformes et du traitement des archives en Turquie par des moyens modernes, dignes des richesses exceptionnelles des archives publiques des périodes ottomane et républicaine.
Cet élan relatif aux archives avait commencé en réalité avec les Tanzimat. L’adoption notamment d’une nouvelle législation en 1846 et la construction par l’architecte italien Fossati d’un bâtiment, dédié spécialement à la conservation des archives de l’Etat (Bâbıâli Hazine-i Evrâk), furent l’expression de cette prise de conscience inaugurée par les pachas réformateurs Mustafa Reşid (1800-1858), Mehmed Emin Âli (1815-1871), Keçecizâde Mehmed Fuad (1814-1869). Depuis, les archives publiques d’Etat ont connu un grand nombre de classements et de traitements souvent inadapté. Arrivées aux années 1980, d’immenses masses de registres et de documents étaient encore conservées dans des centres très différents et dans des conditions indescriptibles, essentiellement à Istanbul (Archives ottomanes, Palais de Topkapı, Archives judiciaires au siège de Müftülük d’Istanbul ou Şeriye Sicilleri) et à Ankara (Archives des fondations pieuses ou Vakıflar Arşivi, Archives du Cadastre, Archives militaires, archives du Parlement et des différents ministères etc.). Elles étaient soit inaccessibles aux chercheurs, soit loin de répondre, aux normes internationales de conservation et d’exploitation.
Les grandes réformes des Archives turques
La demande pressante des chercheurs et de la communauté internationale, surtout sous la pression de la question arménienne ont incité les gouvernements de Turgut Özal (1927-1993), à ouvrir les archives. Pour cela, il fallait d’abord établir des diagnostiques, constater l’état des lieux dans tous les secteurs, fixer les besoins en relation avec le Conseil international des Archives, adopter une nouvelle législation, former le personnel spécialisé, recruter des archivistes. Ainsi, une politique de collecte, du reste hypercentralisée est mise en place, dépouillant grosso modo l’ensemble des départements territoriaux de leurs archives de la période ottomane. Dotée des moyens financiers incomparables avec la période précédente, cette nouvelle politique volontariste avait pour but d’inviter les chercheurs du monde entier avides de découvrir ces archives quasi-mythiques. Aussi, dans chacune des deux premières grandes villes, Istanbul et Ankara, la construction d’une cité d’archives est entreprise, ouvrant de nouveaux espaces de conservation et de recherche, installant des ateliers de restauration et de numérisation.
C’est dans ce contexte que s’est manifestée la volonté des autorités turques (Direction des Archives nationales, Université de Marmara) et celle des différents organismes français et internationaux (Direction des Archives de France, ministère des Affaires étrangères, Ambassade de France, conseiller culturel, UNESCO, Conseil international des archives) d’établir une coopération franco-turque dans le domaine archivistique. Le pivot central de cette coopération était l’IFEA et son directeur d’alors Jean-Louis Bacqué-Grammont. Ce processus, mis en place dès 1984 a abouti en 1989 à trois missions françaises de haut niveau : celle de Jean-Pierre Babelon, alors inspecteur général des Archives de France, celle d’Arnaud Ramière de Fontanier et M. Barbier, puis celle du chef de l’atelier de restauration des Archives nationales. Ces missions ont connu un succès indéniable auprès des politiques, archivistes et diplomates à Ankara et Istanbul. En effet, ces experts indépendants ont rédigé des rapports hautement instructifs sur l’état des archives ottomanes et turques, ainsi que sur les mesures à prendre.
Cependant cette coopération ne pouvait aboutir à une issue favorable que si elle revêtait un caractère organique et durable aussi bien dans les domaines techniques que scientifiques. C’est pour débloquer le cours des négociations trainant en longueur que, encore une fois, J-L. Bacqué-Grammont est intervenu auprès des autorités turques, et la Direction des Archives turques a invité, au mois de novembre 1990, Jean Favier (1932-2014), directeur général des Archives de France et Président du Conseil international des Archives[1]. Son arrivée en Turquie a couronné cette coopération qui avait pour ambition de créer un département d’enseignement archivistique à l’Université de Marmara sur le modèle de l’Ecole nationale des Chartes, mais également d’établir une coopération étroite pour la construction de la cité des archives ottomanes à Istanbul, et grâce à la longue expérience des Archive de France, de mettre en place des moyens techniques et scientifiques pour sauvegarder et ouvrir d’avantage les Archives ottomanes aux chercheurs. Des bourses ont été attribuées par le gouvernement français aux étudiants, archivistes et techniciens, des archivistes turcs ont participé au stage international des Archives de France, organisé chaque année. L’atelier de restauration des Archives ottomane a établi une coopération régulière avec les restaurateurs des Archives de France pour mettre en place un travail considérable de restauration de documents aux normes internationales. Des cours de français ont été également mis en place pour les archivistes par le Centre culturel français à Istanbul.
Pour l’enseignement de l’archivistique et à la demande expresse de J.-L. Bacqué-Grammont et de l’Université de Marmara et compte-tenu des spécificités des archives turques (langue, épigraphie ottomane et législation), le choix des autorités respectives s’est porté sur l’auteur de ces lignes, car formé en histoire et en archivistique dans les deux pays.
Le montage administratif et financier de cet établissement au sein de la Faculté des sciences et des Lettres de l’université de Marmara devait s’inspirer du département francophone de sciences politiques de cette même université. Cela supposait que les enseignants et étudiants puissent avoir une formation avancée en français, qu’une partie des enseignants et formateurs vienne de France, ce qui imposait l’allocation d’un budget conséquent. Après deux ans de négociations, une solution intermédiaire est trouvée. Un archiviste franco-turc allait être détaché par le ministère des Affaires étrangères et tout en étant chercheur à l’IFEA, viendrait intégrer le nouveau département d’archivistique, créé en 1987, au sein de la Faculté des Lettres de cette université.
Finalement après moult tractations et négociations durant deux ans entre autorités turques et françaises, j’ai intégré en septembre 1990, ce département d’archivistique, fonctionnant déjà suivant un programme d’enseignement de bibliothécaire et de documentaliste contemporain étalé sur quatre ans, mais sans archiviste ni historien. J’ai dû créer mes propres enseignements tournés vers la collecte, le traitement, l’exploitation et l’ouverture aux chercheurs aussi bien des archives de la période ottomane que celles de la période républicaine, en insistant sur la paléographie, l’histoire et la pratique sur le terrain.
Quelques résultats concrets de la coopération franco-turque dans le domaine des Archives
Au cours des trois ans entre 1990 et 1993, les étudiants ont été formés dans la spécialisation des Archives ottomanes, mais surtout le département est devenu un partenaire indispensable des grands groupes comme Koç, Sabancı, Aygaz, des banques comme Yapı ve Kredi Bankası ou encore İş Bankası.
Les grandes enquêtes au niveau national et auprès des municipalités des villes de provinces et des entreprises d’Etat nous ont permis de dresser l’état des lieux des archives en Turquie.
Les premiers diplômés de ce département ont intégré les Archives ottomanes, des banques et groupes industriels ou l’université.
Nous avons pu travailler également avec les étudiants aux archives du Şeyh’ül-islam (le Müftülük d’Istanbul), à la Grande municipalité d’Istanbul et celle d’Üsküdar, de même dans un cimetière à Edirnekapı, consacré à deux grandes familles de Şeyh’ül-islam (XVIIe-XXe siecles), Paşmakçızâde et Dürrîzâde.
Dans ce dernier cas, le travail que nous avons mené avec Bacqué-Grammont avait trois objectifs : former les étudiants en paléographie, épigraphie, histoire ottomane, religieuse, histoire de l’art et en prosopographie ; sauver le cimetière et les stèles d’une exceptionnelle richesses historique et artistique ; se confronter aux supports autres que le papier. Notre travail a consisté à relever les inscriptions funéraires et les motifs décoratifs et symboliques sur les stèles, classer ces stèles en fonction des sexes et des positions sociales et professionnelles des personnes inhumées, le tout photographié en détail et fixé sur les plans topographiques et cartes. Malheureusement le résultat de ce travail est resté inédit jusqu’aujourd’hui.
Les travaux que nous avons commencés avec les étudiants en 1990 aux Archives judiciaires et du Şeyh’ül-İslam ont abouti depuis à la création d’un véritable centre d’Archives judiciaires et religieuses au sein du Müftülük d’Istanbul dans les anciens locaux du quartier général des Janissaires, près de la mosquée de Süleymaniye. La première partie qu’on peut appeler la période classique concerne les archives judiciaires proprement dites allant du XVIe au XIXe siècle et comprend près de dix mille registres. Elle a été créée sous le sultan Abdülhamid II (1842-1909), en 1892, dans un bâtiment spécialement construit pour ces registres avec des meubles adaptés dont certains seraient même fabriqué par le sultan, ébéniste lui-même. Les archives sur lesquelles nous avons travaillé comprennent certes des registres judiciaires à partir de 1872 jusqu’au changement de l’alphabet en 1928, mais également près de cinq mille registres et un million de pièces relatant le fonctionnement de l’administration centrale du corps religieux et en partie judiciaire de l’Empire ottoman. Nous avons découvert ces archives dans un état à peine imaginable : entreposées en tas dans des bâtiments et rayonnages totalement infestés de champignons. Nous avons entrepris le nettoyage et le classement de cette masse documentaire, tout en alertant les autorités turques de la situation catastrophique. Ainsi nous avons pu obtenir que ces archives soient numérisées et mises à la disposition des chercheurs. Ce travail fastidieux a été réalisé en effet par le Centre de recherches islamiques (Isam : İslam Araştırmaları Merkezi), sachant que les registres de kadi conservés dans les différentes bibliothèques régionales avaient été auparavant réuni à la Bibliothèque nationale à Ankara. Cela dit, plus tard en 2014-2018, l’ensemble des bâtiments a connu une restauration complète et un véritable service d’Archives est constitué pour recevoir les chercheurs et les archives contemporaines.
Le « département d’archivistique » (Arşivcilik Bölümü) à l’Université de Marmara est devenu en 2002 « département de l’administration de la documentation et de l’information (Bilgi ve Belge Yönetimi) avec une nette orientation vers la bibliothéconomie et la documentation contemporaine. Autrement dit, il est assez loin des préoccupations initiales qui concernaient les archives ottomanes et fonctionne toujours avec une dizaine d’enseignants et une soixantaine d’étudiants.
Pour conclure, c’est aussi dans cette période que le projet de mise en valeur du patrimoine de la Banque (impériale) ottomane est lancé, toujours en coordination de Bacqué-Grammont puis de celle de Jacques Thobie, son successeur. Le Centre de Recherches pour l’Histoire de la Banque Ottomane ouvrira ses portes en 1997, mais auparavant il a fallu dépouiller, classer, conditionner un grand nombre de documents et de matériaux historiques sous la direction d’Edhem Eldem.
Cette activité relative au développement des archives, déployée par Jean-Louis Bacqué-Grammont est rarement évoquée. Etant l’un des acteurs principaux de cet épisode, nous avons voulu en apporter notre témoignage direct.
Photos de la collection de Jean-Louis Bacqué-Grammont sur la famille X. Il fut l’organisateur de l’exposition « On recherche famille X, Istanbul, Temps perdu » le 13 mai 1991 à l’université Mimar Sinan.
Note de bas de page:
[1] Lettre de J.-L. Bacqué-Grammont, du 21 novembre 1990 au sous-secrétaire d’Etat concernant la visite des Archives turques de Jean Favier et son programme de visite.
Historien, spécialiste de l’Empire ottoman, Faruk Bilici est professeur émérite des universités à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) à Paris. Ancien membre de l’Institut français des études anatoliennes d’Istanbul (IFEA) et du Centre d’études alexandrines (CeAlex), il travaille essentiellement sur les relations franco-ottomanes (XVIe-XIXe siècles) et l’histoire de l’Égypte ottomane. Il a dirigé la collection Bibliothèque turque chez Actes-Sud/Sindbad et a co-dirigé La Turquie : d’une révolution à l’autre (Hachette, 2013). Ses quatre derniers ouvrages portent sur L’expédition d’Egypte, Alexandrie et les Ottomans : l’autre histoire (Alexandrie, Centre d’études alexandrines, 2017) ; Le Canal de Suez et l’empire ottoman (Paris, CNRS Éditions, 2019) ; Napolyon’un Mısır’ı İşgali ve Osmanlı-Fransız Savaşı 1798-1802 Orta Doğu’nun Dönüm Noktası (Istanbul, IFEA, Zerobooks, 2024) https://zerobooksonline.com/urun/Napolyonun-Misiri-Isgali-ve-Osmanli-Fransiz-Savasi-1798-1802-Orta-Dogunun-Donum-Noktasi/26078 ; Süveyş Kanalı ve Osmanlı İmparatorluğu, Istanbul, Türkiye İş Bankası Kültür Yayınları, 2024, (traduction du français : https://www.iskultur.com.tr/suveys-kanali-ve-osmanli-imparatorlugu.aspx).