Hommage à Jean-Louis Bacqué-Grammont (1941-2024)

Par Jean-Pierre Mahé, Membre de l’Institut de France, ancien président de la Société Asiatique

J.-L. Bacqué-Grammont, traducteur pour le Président Charles de Gaulle.

Par sa jovialité, son humour et la grâce de sa conversation, qui n’avait d’égale que l’élégance de son écriture (au stylo à plume), Jean-Louis Bacqué-Grammont s’inscrit dans la lignée des grands turcologues français, comme Claude Cahen et Louis Bazin. Dès que j’apercevais de loin, dans la cour de l’Institut de France, sa haute silhouette – imposante et rassurante à la fois – je me réjouissais à la perspective de m’entretenir avec lui, ne fût-ce qu’un bref instant.

Quand il parlait à des profanes comme moi, ignorant tout de la Turquie actuelle et de l’Empire Ottoman, Jean-Louis s’amusait à transposer les Lettres persanes à la turque, à feindre de prendre au sérieux les Fourberies de Scapin, le « grand mamamouchi », ou l’étrangleur sadique de l’Enlèvement du sérail. Bien sûr, ce n’était là qu’un langage codé.

Jean-Louis n’était pas pour rien Capitaine de Vaisseau de réserve, dans le corps des « officiers interprètes et du chiffre ». Ainsi, loin d’être une simple allusion érudite aux deux corsaires des XVe-XVIe siècles, Arudj et Khayr al-Din Barberousse, la barbe qui ornait son visage témoignait d’un attachement réel aux échanges pluriséculaires des Français et des Ottomans.

J’ai connu Jean-Louis en 1979, à la Société Asiatique, qui vivait alors un âge d’or, à une époque où le CNRS n’avait pas encore supprimé l’orientalisme de ses commissions consultatives. Tous les spécialistes de l’Asie, depuis la Méditerranée jusqu’à la Mer du Japon, faisaient partie des membres actifs. Assistant, le vendredi après-midi, à la séance publique des Inscriptions et Belles-Lettres, je voyais les Académiciens orientalistes se lever d’un coup, traverser la cour et rejoindre les locaux de la Société Asiatique, où étaient conservés deux cents ans d’archives avec les collections complètes du Journal et des Cahiers Asiatiques.

Il serait difficile d’oublier la densité amicale et intellectuelle de ces rencontres. De 15h30 à 17h, dans la grande salle des séances, on entendait une communication, précédée d’une note d’information et suivie de plusieurs rapports sur les livres déposés en hommage à l’Académie. Puis, à la Société Asiatique, jusque dans la soirée, on écoutait – après les nouvelles des membres et les publications récentes – deux conférences, l’une sur le Proche, et l’autre sur l’Extrême Orient. Les turcologues – dont le domaine s’étendait du Xin Jiang aux Balkans – étaient seuls à tenir les deux bouts de la chaîne.

« Pour l’enfant amoureux de cartes et d’estampes, l’univers est égal à son vaste appétit » … Dans cette assemblée friande de recherches linguistiques et philologiques, historiques et archéologiques, Jean-Louis ne tarda pas à se faire remarquer par l’originalité de ses propositions et l’étendue de ses connaissances. Élu premier secrétaire de la Société Asiatique, il devint bientôt l’ingénieur en chef de toutes les séances, colloques et congrès internationaux. Il excellait si fort dans cette responsabilité qu’on eût dit qu’il avait inventé une profession nouvelle : celle de producteur-réalisateur en événements scientifiques.

Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, n°39, 1985. Les Ottomans en Méditterranée – Navigation, diplomatie, commerce.

Ce talent ne lui venait pas seulement de son insatiable curiosité intellectuelle, mais aussi de son don inné des contacts humains. Dès qu’arrivait un nouveau membre – homme ou femme de tout âge et de toute profession –, il s’informait de ses recherches avec tact, intuition et sollicitude attentive. Ayant moi-même bénéficié de tels entretiens, je témoigne à quel point ils étaient utiles aux futurs conférenciers pour éclaircir et confirmer leurs découvertes.

Avec le turcologue hongrois Gyorgy Hazaï, il devint l’âme des congrès orientalistes internationaux, organisés tous les quatre ans dans le monde entier. Je me souviens particulièrement d’une de ces rencontres à Budapest, où le Prince Abdallah analysa brillamment les tensions moyen-orientales, en proposant comme remède de reprendre une ancienne pratique, tombée en désuétude, « le noble art de la conversation », dont ce type de congrès donnait, selon lui, un admirable exemple. C’était encore, à l’époque, l’avis du Ministère des Affaires étrangères, qui gratifiait les participants de la Société Asiatique d’un défraiement partiel de leur voyage, équitablement réparti par le trésorier, Jacques Lagarce.

En 1997, quand je fus élu correspondant de l’Institut, le président Daniel Gimaret me proposa comme membre du bureau et vice-président de la Société Asiatique. Dès lors, j’étais assuré de rencontrer Jean-Louis au moins trois fois par mois : au bureau, au conseil et à la séance. Je ne me lassais pas d’admirer son dévouement, sa fidélité, sa connaissance parfaite de tous les membres, même les plus âgés ou les plus éloignés. J’ai vite compris la rapide récurrence des tâches et des programmes, l’inflexible ponctualité qu’exige le fonctionnement d’une société savante.

Jean-Louis a toujours été pour moi un modèle. Pendant plus d’une vingtaine d’années, je ne l’ai jamais vu à court d’imagination, ni pris en défaut sur le programme d’une séance. Il est arrivé plus d’une fois qu’un conférencier pressenti se dérobât au dernier moment. Dans ces cas d’urgence, notre dévoué secrétaire s’offrait lui-même en pâture à l’auditoire. Je me rappelle une de ces improvisations-surprises, où nous avons été gratifiés de pittoresques détails sur les tombes des turcophones en URSS. J’avoue que ces méditations funéraires n’avaient pas la sublimité du « Cimetière marin » de Paul Valéry ; elles se rapprochaient davantage de la « Supplique pour être enterré sur la plage de Sète » de Georges Brassens. Mais elles n’en étaient pas moins nourries d’une riche réflexion ethnographique.

Quand je fus président de la Société Asiatique, de 2001 à 2017, Jean-Louis me fit l’honneur de garder la fonction de premier secrétaire, qu’il assurait à la satisfaction de tous. Comme le Collège de France projetait de nous expulser des locaux abritant les précieuses collections d’imprimés et de manuscrits de notre bibliothèque, constituée deux cents ans plus tôt, je fis valoir nos droits fondés sur un engagement perpétuel de l’État, signé en 1922, et je m’efforçai d’établir des relations scientifiques avec les autres bibliothèques établies, sous l’égide du Collège de France, dans l’actuel Institut des Civilisations, anciens locaux de l’École Polytechnique.

C’est alors que le réseau de contacts, méthodiquement noué au fil des ans par Jean-Louis, fut réellement utile à nos deux vice-présidents, l’assyriologue Jean-Marie Durand et l’indianiste Pierre-Sylvain Filliozat, ainsi qu’à moi-même, pour organiser – au Collège de France, aux Inscriptions et Belles-Lettres et à l’INALCO – des colloques annuels, ponctuellement publiés, qui accrurent considérablement la visibilité de la Société Asiatique.

Rappelons que les études turques et ottomanes ont joué un rôle essentiel dans la naissance et l’essor de l’orientalisme français. « L’École spéciale des langues orientales vivantes », fondée par la Convention puis le Directoire, entre 1794 et 1796, avait initialement pour but d’enseigner les quatre langues usuelles – arabe, turc, persan et arménien – dans l’Empire des sultans, filtre obligatoire des échanges entre l’Europe et l’Asie tout entière.

Par conséquent, le Journal Asiatique – mensuel lors de sa création – reste une source très importante d’informations sur le monde turc d’un bout à l’autre du XIXe siècle. Qu’il s’agît des couleurs (notamment le bleu ottoman), des spécialités raffinées des bourreaux turcs, des recherches d’Antoine Galland, futur traducteur des Mille-et-Une Nuits et inventeur d’Ali-Baba, ou encore des chroniques d’Evliya Çelebi, le regard averti et pénétrant de Jean-Louis ne cessa de nous stimuler, entrainant tous les membres de la Société Asiatique vers les profondeurs, proches ou lointaines, de l’Asie.

En cinquante ans, les études orientales se sont spécialisées de plus en plus. Le fossé entre Proche et Extrême Orient s’est regrettablement creusé. Malgré les efforts de Jean-Louis et de la Société Asiatique, les congrès mondiaux des orientalistes ont cessé. Le mot même d’orientalisme a été injustement contesté, dans le sillage du pamphlet, factuellement contestable, d’Édouard Said. Même la Bibliothèque Nationale de France a supprimé la salle des manuscrits orientaux, si essentielle avec ses dictionnaires, ses catalogues et autres instruments de travail.

Pourtant, jamais l’Asie n’a tenu une si grande part dans les échanges intellectuels, industriels et commerciaux. Bien plus, toutes les grandes civilisations de l’Asie – le monde arabe, l’Inde, la Chine, le Japon et tant d’autres – aspirent à développer les recherches fondamentales, jadis initiées par les Occidentaux, dans toutes les branches de leur civilisation.

En attendant que les institutions françaises reviennent à une position plus équilibrée sur la connaissance du monde dans son ensemble, Jean-Louis Bacqué-Grammont a fait partie des savants qui n’ont jamais baissé les armes et ont fidèlement poursuivi leur marche dans la voie où ils s’étaient engagés.

Jean-Pierre Mahé

Membre de l’Institut de France, ancien président de la Société Asiatique