Sans avoir été un collègue direct de Jean-Louis Bacqué-Grammont, sans nullement prétendre ici rendre compte de son œuvre scientifique imposante– d’autres bien plus compétents et avertis (Faruk Bilici, Odile Moreau ou Michele Bernardini) s’en sont déjà chargés -, qu’il me soit permis ici simplement de témoigner de façon plus personnelle de « Bâki bey », ainsi que l’appelaient certains de ses amis et proches collègues turcs. Après avoir souligné quelques traits saillants de sa personnalité, je distinguerai deux périodes : celle de sa longue direction (il est en effet après Albert Gabriel, le directeur à la longévité la plus grande), d’une part, et celle des années suivant sa direction (soit après l’automne 1991), d’autre part.
En ce qui concerne les traits saillants qui le distinguaient dans sa communauté, je soulignerai, outre la douceur de sa voix qui au premier abord pouvait contraster avec sa stature de Commandeur, sa passion épistolaire, sa généreuse curiosité, son ethos du Gai Savoir, et sa fidélité. Pour prendre la mesure de sa passion épistolaire, il suffit de jeter un œil sur les archives de l’IFEA. Le mandat Bacqué-Grammont est en effet très facilement identifiable par l’épaisseur considérable du fonds. Il se caractérise par l’abondance des documents et de la correspondance conservés. A parcourir et lire les innombrables lettres, sans parler de la signature/Tuğra au graphisme inoubliable, on est frappé non seulement par l’extrême raffinement du style, mais aussi par le plaisir d’écrire qui irradie les moindres textes produits de sa plume, même ceux qui traitent des sujets les plus austères ou insignifiants en apparence. Dès mes premiers contacts épistolaires avec lui (à la fin des années 1980), cette qualité m’avait impressionné, qui n’a jamais fléchi, jusqu’à nos derniers échanges par messagerie électronique. Même dans ses lettres sévères, voire teintées de colère – et les archives n’en manquent pas ! -, son style demeure éminemment subtil, ironique et spirituel. La lettre au conseiller culturel de l’Ambassade de France à Ankara, datée du 17 septembre 1990 est un modèle du genre, qui se passe de commentaires (document 1) !

Sa curiosité constituait un autre trait saillant. Bien qu’historien d’abord spécialiste du XVI° s., J.L. B.-G. s’intéressait à tout, au-delà des périmètres de sa spécialité, tant géographiques que chronologiques. Il est vrai que les marins, surtout les plus aventureux, l’ont toujours passionné, qui jouent en permanence avec les limites et inventent sans cesse de nouveaux itinéraires. Tout objet pouvait donc l’intéresser et être soumis à sa passion archivistique, analytique et philologique. Cette curiosité lui permettait de suivre les travaux dans les domaines les plus divers, qualité hautement appréciable dans une institution comme l’IFEA, par essence multidisciplinaire. Ainsi, J.-L. Bacqué-Grammont, à l’écoute de ses collègues (comme Stéphane Yérasimos ou Pierre Pinon) a su accompagner le projet de création de l’Observatoire Urbain d’Istanbul durant son mandat et faire l’acquisition de précieux documents, comme les plans d’assurance de Ch. E. Goad qui font encore la singularité rayonnante des ressources de l’institut. De même, il a eu l’initiative d’expositions, de colloques et de publications sur les sujets les plus variés (d’Aristote[1] au centenaire de la naissance du général de Gaulle[2], en passant par Mustafa Kemal[3]) et s’est passionné pour l’archéologie comme pour l’architecture (document 2).

L’exposition « On recherche famille X, Istanbul, Temps perdu » (document 3) qui s’est tenue le 13 mai 1991 à l’université Mimar Sinan est un exemple de cette curiosité débordante. L’idée était de partir à l’enquête et de tenter d’identifier une famille bourgeoise photographiée à la fin du XIX° siècle dont un album anonyme avait été retrouvé et acquis par le directeur.

Au-delà, J.-L. Bacqué-Grammont a incarné pour nous, tout au long de sa carrière, ce que « Gai Savoir » pouvait signifier. C’était un philologue dans l’âme ; il aimait les textes, le verbe et les passages entre langues. Il avait l’érudition joyeuse et communicative. On se souvient de son appétit à rechercher, découvrir, et à rendre compte de ses trouvailles, comme de son rire traduisant un constant refus de l’enfermement dans une posture sérieuse. Jusqu’au dernier moment, il a aimé partager et faire lire le résultat de ses travaux. Chercheur solitaire au long cours, à certains égards (on est surpris de noter qu’il n’aura co-dirigé qu’une seule thèse dans sa carrière), J.-L. Bacqué-Grammont n’en était pas moins un chercheur généreux. Enfin, sa fidélité était rare, nourrie par une mémoire fine et une profonde humanité pleine d’exigence. Fidélité à ses anciennes collaboratrices et anciens collaborateurs, fidélité à la Turquie où il est revenu régulièrement longtemps après avoir quitté ses fonctions, fidélité aux institutions qu’il a servies et qui l’ont constitué aussi.
Le long moment de la direction
Mes premiers séjours de doctorant ont précisément eu lieu sous le règne de « Bâki bey ». À l’époque l’IFEA disposait d’un appartement hors-les-murs (resté légendaire pour ceux qui l’ont connu), sur Yeni çarsı Caddesi, à l’adresse des chercheurs de passage, jeunes et moins jeunes. Il est vrai qu’alors le directeur habitait encore dans le bâtiment même de l’institut ; la capacité d’hébergement des extérieurs en était réduite. L’accueil réservé par « Bâki bey » fut toujours cordial. Je me rappelle les conférences alors organisées, qui étaient des moments importants dans la vie culturelle francophone d’Istanbul. Il reste dans les archives des cassettes de ces conférences comme les « Livres d’Or » que le directeur ne manquait pas de faire signer à tous les hôtes, surtout les plus notables. Chaque événement faisait l’objet d’un chapeau-introductif circonstancié du directeur, présentant une valeur calligraphique inimitable par ailleurs. Deux expositions (itinérantes) organisées à son époque m’ont marqué. Celle intitulée « Hommage à la maison turque/ Türk Evine Saygı » (août 1985 pour le lancement) préparée par l’équipe RCP[4] 08-0736 du CNRS (constituée sous son égide), en collaboration avec l’Université Mimar Sinan (document 4 et document 4bis), et celle sur « La contribution française à l’archéologie en Turquie / Türkiye’deki Arkeolojik Araştırmalara Fransız Katkısı » (Ankara, Institut Français, 29 mai 1986-14 juin 1986).



Mais c’est surtout la création en octobre 1988 de l’Observatoire Urbain d’Istanbul (OUI), sur le modèle de celui du Caire mis en place quelque temps auparavant[5], qui a été, de mon point de vue, un moment fort du mandat Bacqué-Grammont. Faisant suite à la constitution d’un regroupement RCP (n° 08-0736) du CNRS intitulé « Formes et organisation de l’habitat en Turquie ») et au programme « Occidentalisation d’Istanbul » (A. Borie, S. Yérasimos et E. Eldem), l’institution de l’OUI participe à la diversification des activités de recherche de l’IFEA (document 5). Conscient de l’importance des problématiques urbaines contemporaines, confiant dans ses collègues porteurs du projet (Pierre Pinon, Stéphane Yérasimos et Marcel Bazin en premier lieu), J.-L. Bacqué-Grammont a apporté un soutien déterminant à cette structure qui aujourd’hui encore poursuit ses activités. Chacun de mes passages était l’objet d’échanges et de propositions pour enrichir le programme scientifique de l’Observatoire. Il me souvient d’une proposition oubliée – et pourtant judicieuse – relative à un suivi photographique régulier des transformations de l’avenue İstiklâl. L’idée suggérée par J.-L. Bacqué-Grammont était de photographier l’avenue intégralement tous les 6 mois, de façon à avoir une idée précise du turn-over des commerces et autres activités ayant pignon sur rue. Un autre axe des recherches conduites sous l’égide du directeur était constitué par la « mézarologie », l’étude des cimetières. D’abord ottomane (avec la collaboration d’Ethem Eldem, de Farul Bilici, et des regrettés Aksel Tibet et Stéphane Yérasimos), la mézarologie doit beaucoup aussi à J.-L. Bacqué-Grammont qui a dirigé des ouvrages fondateurs qui continuent à faire référence[6]. Ce n’est que plus tard que nous avons tenté d’élargir ce champ de recherche au contemporain, avec en premier lieu un article publié dans Anatolia Moderna[7].
Enfin, la période « Bâki Bey » est aussi marquée par la double entreprise éditoriale d’Anatolia Antiqua et Anatolia Moderna. La « salle informatique » de l’IFEA -telle qu’on dénommait alors le QG aménagé -, largement dédiée à la production en parallèle de ces deux revues avec les méthodes d’alors, m’impressionnait par les procédés de mise en page utilisés et par l’activité à flux tendus déployée. Le directeur, relecteur infatigable et pointilleux, suivait toujours de près tous les artisans affairés à cette œuvre éditoriale ambitieuse.
Après 1991
Une fois sa longue direction achevée, J.-L. Bacqué-Grammont a continué à fréquenter l’institut et la Turquie. Souvent invité, membre d’institutions prestigieuses (dont la Türk Tarih Kurumu), il disposait d’un dense réseau de collègues et de relations actives à chacun de ses passages. Je le revois assis dans la salle d’entrée de la bibliothèque auprès d’Ümit, son ancienne collaboratrice, évoquant toujours avec enthousiasme et esprit ses recherches du moment et ses projets et demandant des nouvelles des un.e.s et des autres. Collectionneur de cartes marines (avec un faible pour la Mer noire), il nous faisait profiter de ses dernières acquisitions et de ses dernières trouvailles. De même, il accepta, grâce à l’entremise de sa collègue Dejanirah Couto, d’écrire un article pour le catalogue de notre exposition « Üç Deniz Arasında/Entre Trois Mers[8] » tenue au centre d’art Arkas à Izmir du 6 mai 2016 au 31 juillet 2016. Intitulé « Trois sources sur les châteaux des Dardanelles aux XVI° et XVII° siècles » ce bel article est par son intitulé même très emblématique du modus laborandi de « Bâki Bey ». Toujours en quête de nouvelles sources, généreusement mises à disposition, pour enrichir et renouveler les recherches, et, le cas échéant, bousculer les habitudes et combler les lacunes. Mais avec le temps et les ennuis croissants de hanche, on a entendu de plus en plus rarement le bruit de sa canne sur les pavés de la rampe menant du niveau des jardins du Palais à celui de l’institut. Sa silhouette de Commandeur mélancolique et son rire contagieux jamais sarcastique manquent à l’institut auquel il était si attaché et à l’écriture de l’histoire duquel il aura largement contribué (document 6 et 7).
Ruhunuz şad olsun, Bâki bey.


Notes de bas de page :
[1] « Individu et société. Influence d’Aristote dans le monde méditerranéen, 5-9 janvier 1986. Conférence coorganisée avec l’Institut International « Jacques Maritain » de Rome et la Conférence Permanente Méditerranéenne pour la Coopération internationale.
[2] 15 10 1990 : « Colloque turco-français à l’occasion du centenaire de la naissance du général de Gaulle », Istanbul, Palais de France.
[3] Voir : L’empire Ottoman, la république de Turquie et la France (Isis, 1986) & Mustafa Kemal Atatürk et la Turquie moderne (Maisonneuve, 1983).
[4] RCP = Recherche Coopérative sur Programme.
[5] Financé au départ par le ministère de l’Equipement.
[6] Voir notamment : BACQUÉ-GRAMMONT J.-L. & TİBET A. (1996), “Cimetières et traditions funéraires dans le monde islamique”, Actes du colloque international du Centre National de la Recherche Scientifique, Istanbul 28-30 Septembre 1991, Mimar Sinan Üniversitesi, Comité international d’études pré-ottomanes et ottomanes, Research Centre for Islamic History, Art, and Culture, Institut français d’études anatoliennes d’Istanbul, Ankara : Türk Tarih Kurumu Basımevi, 1385 sayfa, 2 Cilt.
[7] « Les cimetières d’Istanbul : sources vivantes de l’étude des dynamiques démographiques actuelles », Anatolia Moderna, nº IX, Istanbul, IFEA, août 2001, p. 217-235.
[8] Voir Feza Günergün & J.-F. Pérouse (derl.), Üç denizin arasında. Osmanlı ve Fransız Boğaz Haritaları, İzmir, Arkas Sanat Merkezi (Katalog), 2016, 269 p.