Hommage à Jean-Louis Bacqué-Grammont (1941-2024)

Par Annie Berthier, conservatrice générale honoraire, BNF, Manuscrits orientaux

Jean-Louis Bacqué-Grammont, presque un grand frère pour moi, mais je l’ai toujours appelé Monsieur. Étudiant aux Langues’O dans les années 1960 en même temps que mon cousin et parrain François Berthier qui devint par la suite japonologue et professeur à l’École, cet éminent turcologue aimait rappeler parfois devant moi tout joyeux quelques souvenirs de leurs années de jeunesse rue de Lille, non loin des Beaux-Arts et de leur fanfare.     

De l’École des Langues orientales devenue Inalco à l’Association des anciens élèves qu’il présida, de la Société asiatique qu’il anima si longtemps aux Congrès et organismes nationaux ou internationaux comme le Comité international d’études pré-ottomanes et ottomanes (Ciepo) auxquels il prêta son âme et à l’IFEA qu’il transforma à Istanbul en véritable pôle scientifique, je l’ai toujours vu se dépenser sans compter au service de la turcologie et bien au-delà : organisation d’activités et de projets en cours ou à mettre en œuvre, relations internationales, échanges et dialogues entre chercheurs français et étrangers, sans oublier les nombreuses publications et éditions de documents d’archives, les cours, le conseil scientifique à l’Inalco, les revues, Turcica et Varia Turcica, Anatolia Moderna, Journal Asiatique… dont il s’attacha d’ailleurs à renouveler les formats et les mises en page pour une meilleure lisibilité. Ajoutons les multiples encouragements qu’il prodiguait autour de lui.

Turcica IV : revues d’études turques, Études osmano-safavides, Tome VI, 1975.
Anatolia moderna - Yeni anadolu, Tome 5, 1994.
Varia turcica XXX, 2000.
Annales islamologiques 19, 1983.
Cahier de la société Asiatique V, Éditions Peeters, 2007.

C’est en partie grâce à Jean-Louis Bacqué-Grammont que s’est dessinée et affirmée à partir de 1970 ma propre voie de conservateur des manuscrits turcs à la Bibliothèque Nationale devenue ensuite Bibliothèque Nationale de France. Tout au long des années qui passaient, attentif à son entourage, sachant réunir comme un chef d’orchestre les compétences autour d’un thème, il n’a pas oubliée l’ancienne élève de Louis Bazin pour l’associer à quelques travaux menés en équipe, comme l’édition de La Première histoire de France en turc ottoman, (Varia Turcica XXX), pour l’encourager à poursuivre ses recherches sur l’histoire des fonds de manuscrits orientaux, pour l’envoyer faire une communication à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres sur l’histoire de la genèse des collections orientales, depuis la Bibliothèque du roi jusqu’au XIXe siècle.

Maintenant à la retraite, triant et classant une abondante correspondance réunie au cours de ma vie professionnelle, je repère immédiatement grâce à la belle écriture et à la signature reconnaissables entre toutes, les lettres que cet homme remarquable m’adressa de temps en temps, souvent pleines d’humour et d’amitié. Il peut s’agir de réclamer le texte d’une communication pour la publication des actes d’un colloque, de recherches particulières ; en août 1996 : « Voici le résultat de quelques semaines de travail…  et de deux jours de corps à corps avec l’ordinateur de l’IFEA… J’ai fini par trouver un Lorenzo d’Anania à la Mazarine, mais pas l’édition de 1581[il s’agit de l’Universale fabrica del mondo overo cosmogafia] dont parle Katib Çelebi ». N’oublions pas que ce grand scribe fut constamment accompagné et épaulé par son épouse Marcelle, pleine d’intelligence et de gentillesse, joueuse émérite de bridge de compétition  entre autres activités et qui collabora à ses travaux.

Toujours en quête de connaissance, explorateur d’approches nouvelles  autour d’un orientalisme qu’il concevait comme affranchi de frontières convenues loin de l’exotisme cultivé par certains, il portait un regard attentif et érudit sur la diversité des cultures, embrassant un thème de recherche de plus en plus abordé et questionné à travers le monde (cf. Les Civilisations dans le regard de l’autre : actes du Colloque international, Unesco, Paris, 13-14 décembre 2001). Labourant le temps historique et l’espace géographique de la planète avec curiosité et persévérance, il dénichait dans les littératures étrangères orientales et à travers des documents inédits de toute nature, des perspectives sur l’histoire de l’Europe ou du monde en général pouvant paraître parfois insolites pour en étudier et analyser les sources, ainsi que le montrent parmi d’autres quelques thèmes de recherche : l’antiquité classique dans la littérature ottomane (cf. Trois récits ottomans de la guerre de Troie), vision ottomane de la Chine, l’Afrique dans la Cosmographie de Katib Çelebi, étude sur le portulan de Piri Reis cartographiant les côtes de la Méditerranée avec la description  des ports et de l’arrière pays au sud de la France, ou encore les fameux voyages d’Evliyâ  Çelebi à travers le monde européen au XVIIe siècle présentant la France comme un « Frengistân » étrange et merveilleux.  

Marin, voyageur infatigable dans la contrée des savoirs, taillé dans l’étoffe  des bâtisseurs de science, Jean-Louis Bacqué-Grammont s’est sans cesse attaché à croiser les champs disciplinaires pour en faire ressortir la vie. En continuant sur le chemin, trinquons et buvons gentiment à sa mémoire.