J’ai rencontré Jean-Louis Bacqué-Grammont et découvert son immense connaissance de la langue et de l’histoire ottomane en 1984, deux ans avant de rejoindre, en décembre 1987, l’Institut d’études anatoliennes à Istanbul. Ce fut à l’occasion d’un bref passage à l’IFEA dont il venait juste de prendre la direction. Je résidais alors à Ankara où j’enseignais la philosophie, au lycée de l’Ambassade de France, et préparais une thèse de doctorat sous la direction d’Irène Mélikoff. Je l’ai ensuite revu plusieurs fois, lors de rencontres scientifiques organisées par l’IFEA. Puis, au printemps 1986, à Ankara, j’eus la surprise, lors du dernier cours de philosophie que je donnais le samedi matin, d’être interrompu par le directeur de mon établissement qui m’indiquait qu’un monsieur désirait s’entretenir avec moi ! C’était Jean-Louis Bacqué-Grammont, de passage dans la capitale turque où il venait de s’entretenir avec le conseiller culturel de notre ambassade. Il était en route pour Konya – avec Élie Nicolas, un historien de l’IFEA – dans le but d’étudier les pierres tombales du grand cimetière des derviches tourneurs (mevlevi) de cette ville (Élie Nicolas devait s’occuper, lui, des caravansérails). Se souvenant que le sujet de ma thèse était le soufisme, Jean-Louis Bacqué-Grammont venait tout simplement me proposer de l’accompagner pour prendre, me dit-il dit, une « leçon de paléographie ottomane ». Pouvais-je refuser un cours sur cette langue, dont j’avais commencé l’étude, deux années auparavant, par l’un des plus grands spécialistes de celle-ci ? J’eus ainsi le privilège de passer quelques jours en sa compagnie et celles de deux professeurs turcs de l’université de Konya à décrypter les stèles des derviches tourneurs de cette ville. Je pus observer l’aisance avec laquelle Jean-Louis Bacqué-Grammont lisait les inscriptions ottomanes des pierres tombales, beaucoup étant à demi effacées, parfois à la limite de l’illisible, et comprenait les mots sans l’aide d’un quelconque dictionnaire.
J.L. Bacqué-Grammont à Konya, cimetière du Dergah de Mevlana, 1986 (cliché T. Zarcone) | ![]() |
J’ai été amené, à mon tour, quelques années plus tard, devenu membre de l’IFEA, à me pencher sur l’histoire du tekke bektachi de Merdivenköy et de son cimetière, à Istanbul, dans le cadre d’un projet qui, sous la férule de Jean-Louis Bacqué-Grammont, rassemblait une équipe internationale constituée d’historiens, d’ottomanistes et d’architectes[1].
J.L. Bacqué-Grammont, en compagnie de T. Zarcone, au cimetière du tekke de Merdivenköy, Istanbul, 1990
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Au cours des six années (de 1987 à 1992) où j’ai été chercheur à l’IFEA (les trois dernières années au titre de chercheur de l’Institut français de recherche en Iran, en exil à Istanbul), j’ai été le témoin engagé des changements que l’Institut a connus sous la direction de Jean-Louis Bacqué-Grammont jusqu’à son départ en 1991. Tous les jeunes chercheurs de l’Institut étaient alors mis à contribution par celui-ci pour l’organisation de colloques, l’édition de leurs actes, et l’écriture d’articles à paraître dans les nouvelles revues d’histoire antique (Anatolia Antiqua) et d’histoire moderne ottomane (Anatolia Moderna/Yeni Anadolu) qu’il venait de créer. Jean-Louis se plaisait souvent à répéter que l’IFEA était une « ruche bourdonnante ». Tout en rédigeant ma thèse de docteur, j’appris, à cette occasion, le métier de l’édition de livres et d’articles scientifiques. Il n’est pas exagéré de reconnaître que Jean-Louis Bacqué-Grammont est le créateur de l’IFEA sous la forme qu’on lui connaît aujourd’hui ; il a suscité une émulation, fondé des collections (Varia Turcica), des revues (Anatolia Moderna et Antiqua), responsabilisé les doctorants en les chargeant de l’édition d’ouvrages tout en supervisant, par souci pédagogique, leur travail (ouvrages qu’il ne signait jamais comme éditeur, laissant au doctorant tout le mérite du travail).
L’ancien Institut d’archéologie d’Istanbul, tanière de grands savants solitaires absorbés dans des études coupées des réalités de ce monde, avait cédé la place en 1975 à l’Institut français d’études anatoliennes qui commençait à s’ouvrir au monde. Avec Jean-Louis Bacqué-Grammont, l’IFEA, tout en poursuivant l’étude de l’Antiquité et du monde ottoman, le nouvel IFEA se tournait de plus en plus vers la Turquie et l’Asie centrale contemporaines.
Plusieurs missions en Anatolie, avec le véhicule de l’IFEA, m’ont permis de découvrir Jean-Louis Bacqué-Grammont sur le terrain et dans la vie de tous les jours : l’homme se révélait un personnage jovial, érudit, curieux et plein d’esprit. Ne conduisant pas, il faisait souvent appel à moi pour des missions plus « diplomatiques » que scientifiques ; prises de contact avec des universités turques, conférences etc. J’étais, cela va de soi, son chauffeur mais également un compagnon de route. J’ai pu, en sa compagnie, sillonner l’Anatolie, visiter Tokat, Konya et plusieurs autres villes mais aussi aller à Athènes et participer à un colloque organisé par la prestigieuse Accademia nazionale dei Lincei de Rome (où il m’avait fait inviter)[2]. Dans ces deux dernières missions (n’ayant pas mon brevet de pilotage), je n’étais plus le chauffeur mais le compagnon de route. Pour l’anecdote, chaque fois que Jean-Louis Bacqué-Grammont préparait un voyage en Anatolie, il savait exactement, selon la ville de destination, à quelle heure il fallait quitter Istanbul afin d’être, à l’heure du déjeuner, à proximité de la meilleure table de la route. Il me souvient des beyti kebab (viande roulée dans une galette de pain) de Çorum, sur la route d’Ankara, ou des et mangal (viande à se griller en BBQ) de Bursa, sur la route d’Eskişehir…
Jean-Louis Bacqué-Grammont aimait la bonne chère. Il était convaincu qu’une cuisine de qualité était le reflet fidèle de la culture d’un pays et c’est l’une des raisons pour lesquelles il faisait de l’Empire ottoman, dont hérite la Turquie, une grande civilisation. Les anecdotes sur sa relation à la table sont nombreuses et toujours, sinon pittoresques, empreintes de savoir et de finesse. Ainsi, il fut, pendant quelques années, l’auteur anonyme d’une petite rubrique culinaire d’un journal local de langue française d’Istanbul qu’il signait « La Fourchette masquée ». Par ailleurs, il expliquait souvent, sur un ton presque professoral, à quelques jeunes doctorants de l’IFEA dont j’étais, lors de repas en commun dans un restaurant de Beyoğlu, qu’un triple examen culinaire permettait de sélectionner les futurs turcologues : celui-ci ne devait pas être réfractaire à l’işkembe çorbası (la soupe de tripes), au kokoreç (les intestins grillés) et au kelle (la tête d’agneau rôtie) tous, bien entendu, accompagnés de rakı. Présent à ses côtés, en 1989, à un dîner organisé par la faculté de théologie de Konya, je le vis tomber en admiration devant le dessert : un énorme et savoureux künefe (kadaïf au fromage chaud accompagné de pignons et noix) pour lequel il avait alors forgé l’expression eknef el-künefe que nous pourrions traduire par « le plus künefe des künefe ». En 1995, sur les routes de l’Asie centrale, en direction de la vallée du Ferghana, lors de la pause déjeuner, Jean-Louis s’assura que le grilleur de viandes uzbek qui préparait les petites brochettes (shashliq) ne manquait pas d’intercaler les indispensables morceaux de gras entre les pièces de viande (comme c’est l’usage dans la steppe). Il disposa aussi, sous le regard amusé de l’Uzbek en train de faire cuire sa viande, quelques galettes de pain (nan) sur sa grille afin d’avoir du pain bien chaud pour accompagner ses brochettes.
Quelques années après mon séjour stambouliote, j’ai revu Jean-Louis Bacqué-Grammont, en Asie centrale, où, après ma réussite au concours du CNRS, je venais d’être nommé secrétaire scientifique du nouvel Institut français sur l’Asie centrale (Tashkent, Uzbekistan) fondé peu après la disparition de l’Union soviétique. L’IFAC avait organisé, en 1995, un colloque international et Jean-Louis faisait partie de nos invités avec d’autres savants français et européens. Son premier contact avec l’Asie centrale fut cependant loin d’être enthousiaste car il fut d’abord confronté – comme je l’avais également été – aux réalités du monde soviétique finissant. Le soir même de son arrivée, il me téléphona, depuis son appartement d’un quartier triste, sans vie et mal éclairé, pour que je vienne le sortir le plus vite possible du cafarnaüm où il se trouvait et le conduire à l’aéroport… dans le but de s’envoler vite et très loin du « Connaristan ». Cette mauvaise impression toutefois s’éclipsa très vite et le traducteur de Babur n’eut de cesse ensuite de partir explorer les terres où avait vécu son grand auteur.

J.L. Bacqué-Grammont à Tashkent, Uzbekistan, colloque de l’IFEAC, Musée des arts décoratifs, 1995 (extrait d’un film vidéo de T. Zarcone)
J’ai conservé des souvenirs inoubliables d’un voyage de quelques jours accompli en sa compagnie et celle de l’indianiste Marc Gaborieau et du géographe Daniel Balland dans la vallée du Ferghana et en Kirghizie. Invités par mes amis uzbeks d’un village proche de Kokand, nous avions passé la nuit dans la partie légèrement surélevée du salon d’une maison traditionnelle, tous allongés en rang d’oignons. Le lendemain, M. Gaborieau s’était plaint que, durant la nuit, Jean-Louis l’avait, sans s’en rendre compte, quasiment écrasé contre le mur. Je me souviens encore, pendant ce voyage, du traducteur de Babur essayant de communiquer en chaghatay, grande langue littéraire turque de l’Asie centrale, avec des Uzbeks qui ne savaient hélas plus rien de la langue de leurs ancêtres, sinon quelques mots … Je songe aussi à son regard pantois devant l’immense statue que le pays avait élevé à son Babur dans la ville d’Andijon et la fierté avec laquelle il a posé devant celle-ci en compagnie d’un professeur local.
J.L. Bacqué-Grammont à Ferghana, Uzbékistan, devant la statue de Babur 1995, Andijon (extrait d’un film vidéo T. Zarcone)
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Cette même année 1995, j’ai eu, une nouvelle fois, le plaisir de collaborer avec Jean-Louis, à l’occasion d’un autre de ses passages en Asie centrale, dans le cadre du projet d’étude d’un cimetière soufi. Visitant la ville de Khojand, au nord du Tadjikistan, je l’avais conduit au mausolée de Muslih al-Dîn (Badi’ al-Dîn), soufi naqshbandi du XVe siècle et grande figure de l’histoire de cette confrérie. La présence d’un cimetière qui jouxtait le mausolée du saint attira immédiatement son attention et, incapable de résister à l’appel des épitaphes qui se présentaient à lui, il s’arma d’un cahier, d’une plume et procéda au relevé des stèles présentes. Il m’invita à participer à cette nouvelle aventure en étudiant l’histoire du mausolée de Muslih al-Dîn et des familles soufies qui lui avaient été attachées, comme nous l’avions fait, dix années auparavant à Istanbul, au cimetière bektachi de Merdivenköy. Disposant d’un camescope, j’ai pu filmer, à cette occasion, le mausolée, le cimetière et toutes les stèles que Jean-Louis avait relevées. Un an plus tard, le cimetière fut transformé en un jardin public et les stèles déplacées ou perdues ; les relevés de Jean-Louis et le film vidéo devenaient dès lors un témoignage unique sur un passé disparu.
Dans la foulée, nous complétâmes le relevé par une enquête à Khojand auprès de certains descendants du saint, en quête d’informations sur l’histoire récente du mausolée et de son cimetière. Le relevé des stèles fut mis au propre à Paris par Jean-Louis, complété par une analyse du cimetière pendant que je rassemblais la documentation existante sur le site et rédigeais un bref historique. Toutefois, cette étude commune que Jean-Louis projetait de faire paraître sous le titre de « Vestiges de l’ensemble funéraire du mausolée de Badi’ al-Dîn à Khojand, Tadjikistan », resta inédite et nous ne trouvâmes hélas plus jamais le temps de revenir sur ce sujet.
En hommage à son travail et en souvenir du compagnonnage turc et asiatique qui m’a lié à lui, j’espère, un jour prochain, pouvoir reprendre ce texte, dont j’ai conservé le manuscrit, et le publier.