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Les Dardanelles: l'Autre détroit

Texte : Ségolène Débarre et Loubna Lamrhari
Cartographie : Pascal Lebouteiller

Alors que la construction d’un troisième pont et le doublement du Bosphore par un canal captent l’attention du public, des projets d’aménagement non moins spectaculaires attendent les Dardanelles. Cet autre détroit - Çanakkale Boğazı,  Δαρδανέλλια ou Ἑλλήσποντος/Hellespont en grec – est, par ses dimensions, une sorte de “ super-Bosphore ” : deux fois plus long (soit 61 km) et deux fois plus large en moyenne (1300 m au point le plus étroit, pour 600 m en ce qui concerne le Bosphore). Seule la profondeur est comparable, de 55 m à 90 m en moyenne. D’ici à 2015, un pont suspendu devrait permettre de relier par autoroute Tekirdağ, Çanakkale et Balıkesir : l’itinéraire initialement prévu au point le plus étroit du détroit entre Sarıçay, sur la rive asiatique, et Kilitbahir, sur la rive européenne, a été abandonné au profit d’un tracé passant plus au nord entre le village de Sütlüce et Gelibolu sur la rive européenne et celui de Sekekaya et Lapseki sur la rive asiatique.

La sélection de cartes proposée ici permet de prendre la mesure de l’importance historique et stratégique de ce détroit. Les documents, qui s’échelonnent de 1520 à 1940, permettent de suivre la fois l'évolution de la technique cartographique, celle des préoccupations des cartographes et de leurs commanditaires et l'évolution même de ce territoire.

1. La “Question des détroits”

Objet cartographique privilégié compte tenu de sa charge mythologique - proximité de l’ancienne cité de Troie - et stratégique - porte de l'Egée et de la Propontide -, les représentations cartographiques se multiplièrent à partir de la fin du 18e siècle. Dans le cadre de la Question d’Orient, l’Empire ottoman, la Russie, la Grande-Bretagne et la France se livrèrent à d’importants relevés topographiques des détroits. Perdant plus de navires par naufrages qu’au cours d’affrontements avec la flotte ottomane au cours des années 1768-1774, la Russie avait chargé ses officiers de cartographier précisément les bas-fonds, les rades et les écueils de la région. Le nombre de cartes qui nous sont parvenues -vingt-sept rien qu’entre 1774 et 1780- reflète bien l’importance stratégique essentielle que revêtaient alors ces passages maritimes pour la Russie. Les cartes furent établies d’après les levés de terrain des officiers de marine, sous couvert, parfois, d’activités marchandes. À Saint-Pétersbourg, le service cartographique de l'Amirauté rassemblait et synthétisait les croquis réalisés sur le terrain.

Côté ottoman, les fortifications du détroit étaient au cœur des préoccupations et celles-ci s’accentuèrent à la suite du blocus du détroit par la Russie au cours de la guerre de 1828-1829. Dans les années 1830, la Sublime Porte envisagea d’installer un réseau télégraphique optique reliant les Dardanelles à Constantinople. Il fallut en fait attendre la guerre de Crimée (1853-56) pour que les premières lignes électriques soient installées. Au cours de cette guerre, les officiers français de l’Armée d’Orient réalisèrent la première carte topographique à grande échelle de la péninsule sous la direction du colonel Blondel: la Carte de la presqu’île de Gallipoli levée au 1/50 000 fut éditée en 1854 au Dépôt de la guerre à Paris. Les travaux des Britanniques se concentraient, au même moment, sur les littoraux de la mer Noire et de la mer d’Azov. Toutes ces cartes firent référence jusqu’à la Première Guerre mondiale.

2. Les Dardanelles dans la Première Guerre mondiale

“ Métonymie de la Première Guerre mondiale ”, la campagne des Dardanelles (1915-1916) a un statut à part dans l’historiographie turque: participant du grand récit kémaliste, cette victoire germano-ottomane donna lieu à une importante production cartographique. Incapables de franchir le détroit, les Alliés décidèrent en mars 1915 de poursuivre l’opération par la voie terrestre: à cette fin, le général Hamilton arriva en Égypte à la fin du mois pour planifier le débarquement militaire à Gallipoli. Il apporta avec lui la copie d’une carte de la péninsule publiée en 1908 à l’échelle 1/63360. Cette carte s’appuyait sur les relevés français de 1854 (les mesures n’avaient pas pu être mises à jour depuis la guerre) et avait été mise à l’échelle par l’Ordnance Survey. En Égypte, Hamilton fit agrandir la carte à l’échelle 1/40000 par le Survey of Egypt. Le corps expéditionnaire (dix divisions britanniques et deux françaises) qu’il dirigeait débarqua le 25 avril à Sabd ul-Bahr, au sud de la presqu'île de Gallipoli. La carte au 1/40000 fut utilisée pour diriger l'artillerie et le feu des navires mais il s’avéra que les mesures géodésiques comportaient une erreur de deux degrés. De ce fait, même les calculs de tir " exacts " égarèrent un certain nombre d’obus. Dès le 28 avril, la progression des troupes d’Hamilton fut arrêtée par la Ve armée turque, commandée par le général allemand Liman von Sanders, devant les hauteurs de Krithia, Atchi-Baba et Sari-Baïr. À quatre reprises (6 mai ; 18 juin ; 12 juillet ; 12 août) les Alliés tentèrent vainement d'élargir leur tête de pont. En dépit de leurs inexactitudes, ces cartes furent utilisées pendant plusieurs mois et ne furent progressivement remplacées qu’au cours de l’été 1915: le Survey of Egypt réalisa à ce moment-là une série de carte au 1/20000 qui s’appuyait sur des cartes turques subtilisées à l’armée ennemie. Face aux menaces que fit peser sur la Serbie l’entrée en guerre de la Bulgarie en octobre 1915, les opérations alliées aux Dardanelles furent arrêtées: avant la fin de l’année 1915, la totalité des forces françaises et une partie des forces britanniques furent transportées à Salonique pour y former l'armée d'Orient.

 
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