• 24032010 - Haluk Gerçek, Ulaş Akın : Urban mobility and sustainability in İstanbul

    Séminaire “Istanbul, ville durable ? Débats, terrains, perspectives"
    Mercredi 24 mars 2010 à 18h à l'IFEA
    Haluk Gerçek
    (Prof. ITU)

    Urban mobility and sustainability in İstanbul "
    Ulaş Akın (Doktora öğrencisi, IMP)
    "Challenges of urban planning in Istanbul : 2005-2010"
  • Aide à la mobilité 2019-2020

    AIDE À LA MOBILITÉ
    POUR DOCTORANT 2019-2020
    APPEL À CANDIDATURES

    DATE LIMITE DE DÉPÔT DES DOSSIERS : VENDREDI 14 DÉCEMBRE 2018

     

    Le jury mandaté par l'Institut français d'études anatoliennes examinera les candidatures à une aide à la mobilité pour doctorant prenant effet en fonction des disponibilités du candidat retenu et des possibilités d’accueil de l’Institut, à partir du 1er septembre 2019 dans les domaines suivants :

    • Archéologie anatolienne(de la préhistoire à l’époque médiévale)
    • Études byzantines (hors Constantinople)
    • Histoire de l’Empire ottoman et de la Turquie républicaine
    • Études contemporaines : sciences humaines et sociales(histoire, science politique, études urbaines, anthropologie, sociologie,philosophie, cinéma, littérature, musique)
  • Anne Fayolle - La gare, nouvel espace cosmopolite ?

    J’ai commencé à travailler sur les gares en maîtrise de sociologie urbaine : je débutais alors une réflexion sur les définitions de ce lieu. Or, si l’on tient compte des écrits scientifiques, des discours, des pratiques des aménageurs et transporteurs, on s’aperçoit assez vite qu’il existe une définition presque unanime : la gare est avant tout un lieu-mouvement, pour être ensuite définie comme pôle d’échange, comme espace multifonctionnel.
    Ce qui est primordial pour les gestionnaires et les aménageurs de la gare, c’est la fluidité des divers mouvements générés par la gare et les multiples moyens de transport qu’elle accueille. C’est en fait donner une très large place à tout ce qui concerne la fonctionnalité du lieu. Ce qui importe avant tout aux divers aménageurs, c’est de gérer au mieux les flux d’usagers, les origines et destinations de ces flux, et faire en sorte que la gare et les divers types de transport qui lui sont liés soient adaptés à une gestion claire et efficace de ceux que l’on désigne comme “ pendulaires ”.

    Mais si le discours semble explicite, force est de constater que les définitions de la gare sont complexes, même pour ses gestionnaires : il n’est qu’à voir la naissance, en 1996, à la SNCF d’une Direction du Développement des Gares pour traiter les nombreux problèmes que pose cet espace “ multifonctionnel ”, à la croisée de nombreuses logiques.

    Par ailleurs la gare, lieu de la complexité et de la modernité des modes de transport et des aménagements conséquents, est traversée de toutes parts de mouvements, de déplacements divers qui débordent de ce lieu, pour aller irriguer les quartiers proches, la ville. C’est aussi un lieu où la halte, l’attente, l’immobilité sont possibles, où apparaissent, sous le regard du chercheur, des co-présences durables ou ponctuelles de populations différentes. Les gares sont donc des espaces complexes, où s’articulent de manière originale mobilités et sédentarités.

    Ce n’est donc pas du haut des politiques “ managériales ”, qui inscrivent des limites aussi bien historiques, géographiques, symboliques qu’administratives, traduites par les formes du bâti, que l’on doit aborder la gare, mais par une démarche anthropologique. Celle-ci s’avère nécessaire pour restituer aux individus et aux groupes leur place dans l’analyse de ces espaces. Ces individus et ces groupes exposent en effet des contours ; ils suggèrent des processus plus complexes que les typologies parfois réductrices des acteurs responsables de l’aménagement et de la gestion de ces lieux. Ce type d’approche donne toute son ampleur à un empirisme qui s’avère alors “ irréductible ” (Schwartz) comme l’ont montré les diverses recherches présentées au cours de cette École Doctorale.

    Les approches sociologiques et anthropologiques permettent donc, par rapport au sujet étudié, de mettre en lumière les usages de ce lieu en élucidant la diversité des échanges. En effet, avec la gare se pose la difficulté de définir un “ lieu-mouvement ”, un lieu fixe dédié à toutes sortes de mobilités, à la fois lieu d’arrêts, d’échanges, de croisements d’individus ou groupes aux pratiques diverses, “ temple de la modernité ” par la maîtrise de la vitesse et la conjonction de plusieurs moyens de transport.

    Aborder la gare, c’est aussi un défi en regard des méthodes de l’anthropologie urbaine. En quelques points :
    - Prendre la gare comme objet de recherche, c’est privilégier les analyses transversales et non s’attarder uniquement sur un champ d’analyse spécifique.
    - C’est aussi dépasser le thème célèbre du “ village urbain ” que les tenants de l’École de Chicago ont largement développé, pour concevoir la gare comme un “ morceau de ville ”, ouvert de toutes parts à des usages, pratiques diverses, largement travaillé, rythmé et recomposé par des mobilités et sédentarités remettant en cause un certain “ localisme ”. Il y a imbrication des échelles territoriales, débordements dans et sur la ville médiatisés par des divers transports présents dans et aux alentours de la gare.
    - Enfin, rapidement, même si il faut tenir compte de ce qui se trame dans cet espace public qu’est la gare en s’intéressant aux problèmes de la vie quotidienne (Goffman) dans ce lieu, à l’ordre public et à sa logique interactionnelle, comme le font les recherches menées par I. Joseph et alii sur la gare du Nord notamment, la gare ne peut être définie uniquement par cette approche micro-écologique s’intéressant aux notions d’“ espace public ”et d’“ accessibilité ”.

    En effet, comme l’ont montré les observations empiriques sur divers terrains, s’intéresser à la gare, c’est aussi reconsidérer les jeux de proximités et de distances, leurs liens avec les techniques mises en place dans et aux abords des gares. Il s’agit alors de porter attention, à l’image de Simmel, à ce qui fait le “ liant ” entre individus, groupes et échanges : c’est l’entre-deux que Simmel met en valeur et qui concerne tant les usages de la gare.

    Le travail de terrain
    J’ai débuté ce travail à la gare Santa Maria Novella à Florence (Italie) durant ma maîtrise. À cette époque, mes recherches s’attachaient surtout à comprendre comment les acteurs de l’aménagement de ces lieux concevaient la gare. Et ce d’autant plus que ces dernières années, avec le développement et la diffusion des moyens de communication de masse, l’application des télématiques et l’avancée des technologies de transport, existe tout un discours politique et économique sur des lieux tels que la gare : dans ces discours, la gare, ou plus précisément ce pôle d’échange, ce “ point de réseau ” est présentée comme une structure forte de l’espace urbain, un point d’attraction et de rayonnement, un centre donc.

    Il s’agissait alors pour moi de tenir compte de la situation culturelle (touristique), économique et géographique de Florence et de voir les rôles que jouait la gare dans cette ville et au-delà : quels déplacements engendre-t-elle ? Quels types de circulations la traversent pour déferler ensuite sur Florence et ses alentours ? Quels statuts a-t-elle dans la ville, c’est-à-dire quelles sont les représentations qu’elle draine dans les trajectoires des uns et des autres ? De quels rôles est-elle investie par les pouvoirs économiques et politiques quant à une gestion de ce que ces pouvoirs nomment communément des “ flux de circulation ” ?

    Même si les premières approches sur le terrain montraient que la gare de Florence n’était pas qu’un haut lieu dédié aux mobilités des “ pendulaires ” mais qu’elle était, au contraire, un espace complexe dans lequel je pouvais observer qu’il existait des articulations originales entre mouvements et sédentarités, j’ai eu du mal à m’extraire des définitions explicites des acteurs responsables de l’aménagement et de la gestion de la gare, qui, comme écrit plus haut, marquent des limites d’ordre divers. Et même si, dans une démarche anthropologique, j’ai essayé de restituer au “ Génie Social ” (Sansot) sa place dans l’analyse de ces espaces, je suis quand même restée très dépendante de définitions plutôt réductrices de la gare et de la mobilité, à ce que les aménageurs et gestionnaires de ces lieux nomment “ flux ”, à ce qui finalement était plus visible, semblait plus simple ou plus clair au premier abord.

    Cela dit, c’est peut-être en partant de ces définitions “ managériales ” de la gare, qu’une autre approche a été possible (une définition en creux), notamment en raccrochant la gare aux problématiques de la mobilité (Tarrius). Il est en effet tout aussi pertinent de s’intéresser à la gare comme espace de mobilité, en considérant par hypothèse les phénomènes de mobilités comme caractéristiques du mode de vie urbain.

    Effectivement, il s’est avéré, en continuant les recherches en DEA sur les gares de Perpignan, Toulouse et Gare du Nord à Paris qu’il existait dans ces hauts lieux du mouvement, d’autres acteurs et groupes d’acteurs aux contours plus complexes et perméables que les typologies réductrices des acteurs de l’aménagement de ces lieux. Ces dernières, en effet, "invisibilisent" une part importante des pratiques de mobilités / sédentarités. Celles-ci, pourtant, subvertissent les frontières des lieux, les trajectoires des mobilités définies a priori par les acteurs de l’aménagement.

    Et c’est en s’interrogeant “ sur la nature et la forme des échanges spatialisés, sur les modalités de structuration des territoires [territoires de, dans la gare et au-delà...] par les circulations, les flux d’hommes et de marchandises, sur les rapports entre groupes sociaux, professionnels ou non, et technique facilitant le déplacement ” (Tarrius) que le mouvement a pris un autre sens.
    Il s’est agi donc d’aborder la mobilité (et donc la gare) non pas d’un point de vue uniquement spatial, mais d’en montrer ses multiples dimensions. En effet, les faits de mobilité spatiale laissent des traces et comme l’a écrit Alain Tarrius “ chaque mouvement de population dans l’espace est aussi mouvement dans les échelles de stratification sociale. Se mouvoir, c’est consommer symboliquement et factuellement du temps, de l’espace, c’est apercevoir les lieux de l’Autre, c’est manifester symptomatiquement ses places ; celle que l’on perçoit, celle que l’on désire, celle que l’on occupe ”.

    Comment alors, d’un point de vue méthodologique, mettre en évidence ce langage des mobilités, c’est-à-dire quel mode de lecture adopter ?
    C’est en prenant en considération les temps et les espaces que les sens des pratiques de mobilité s’éclairent. Il s’agit ici de prendre le temps comme une commodité méthodologique. Le temps a une épaisseur : il est social. Le temps associé aux pratiques des échanges spatialisés permet en fait une lecture des comportements des différents groupes, en étudiant de plus près leurs rythmes sociaux. Les mobilités prennent alors une densité plus forte (un sens plus complexe) dans la mesure où l’analyse de ces rythmes sociaux permet de définir des groupes identitaires (identités culturelles, professionnelles,...) et les territoires auxquels ils sont liés. En résumé, ces rythmes font apparaître des proximités sociales (le lien social définissant une identité s’avère donc primordial) c’est-à-dire des voisinages, des réseaux relationnels qui sont propices aux échanges (ce peut être des échanges de biens, de services, etc.), le tout créant des ensembles territoriaux, qui sont alors des constructions sociales, et formant des univers de références urbaines.
    Je me suis donc attachée à voir comment étaient recomposés en proximité des espaces disjoints, éclatés par les logiques des différents programmes urbanistiques, ou du moins qui semblent comme tels de par les formes de l’urbain, bouleversant par là la conception des espaces locaux.

    C’est donc à partir de cette manière d’aborder la gare et des articulations originales entre mobilités et sédentarités que la recherche en DEA s’est déroulée.

    Je me suis attachée à l’étude de trois gares : il ne s’agissait évidemment pas de donner un plan d’ensemble du paysage de ces trois lieux mais de l’ordonner selon trois axes :
    - La gare Matabiau, à Toulouse : quand j’ai démarré cette étude avaient lieu autour de la gare de grandes opérations d’aménagement, rénovations, constructions et démolitions : construction d’une immense médiathèque, construction tout à côté d’immeubles de standing, etc. Il me semblait donc intéressant de se pencher sur la manière dont la gare est sans arrêt témoin des transformations de la ville depuis la moitié du XIXe siècle, comment elle est très souvent (et de plus en plus ?) au centre de nouveaux développements urbains.
    Effectivement, la gare et ce qu’elle suppose comme image forte de la modernité et du progrès, avec la mise en service de nouvelles technologies, la fonctionnalité et la clarté des espaces, l’efficacité, etc., représente depuis l’arrivée du chemin de fer dans les villes un enjeu de taille pour ces dernières, le chemin de fer devant jouer un rôle primordial dans leur évolution, la gare devant être la vitrine du progrès. Quelles répercussions (économiques, sur la structure sociale, sur la démographie, etc.) le chemin de fer et la gare ont-ils eu sur la ville, et vice-versa ? Quelles ont été les interactions ?

    - la gare de Perpignan : elle me semblait intéressante par la position même de la ville en Catalogne, voire dans l’espace européen. C’est une ville très proche des frontières espagnoles, lui conférant en cela une place particulière. Cette position me permettait d’aborder les problématiques liées à la gare en envisageant les “ effets de frontières ”. Je pouvais donc envisager la complexité de la notion de frontière, d’autres univers de normes, d’usages, proches et lointains à la fois.
    En fait, comment la gare de Perpignan et ceux qui la “ font ” (c’est-à-dire : ceux qui la traversent, l’occupent, la gèrent, …), au-delà des usages que l’on rencontre fréquemment dans ces lieux, peut-elle amener plus spécifiquement à une redéfinition des approches en termes de mobilité / sédentarité en relation avec les notions de frontières, de seuils, de limites, de passages (W. Benjamin) ?
    La gare de Perpignan et les territoires qui l’environnent, de par sa position et les représentations qu’elle draine, est-elle un lieu ou, plus qu’ailleurs, arrive / repart / s’installe / disparaît l’Étranger, l’Autre qui, par sa mobilité / sédentarité traverse, subvertit les frontières, tant celles de la ville, qu’au-delà ?

    - Enfin, la gare du Nord à Paris : je me suis demandée comment ce lieu de la complexité et de la modernité des modes de transport et des aménagements conséquents était aussi un espace de centralité sociale, de rencontres, “ d’irrigation ” des quartiers voisins ?
    Cette gare était d’autant plus passionnante qu’elle accueille un trafic d’environ 540 000 voyageurs, ce qui en fait la troisième gare du monde et la première gare européenne : flux venant et allant dans de multiples directions (locales et régionales, nationales et internationales), irriguant les quartiers proches, la ville, mais aussi co-présences durables ou ponctuelles de populations différentes sur un même territoire.
    Il s’agissait donc de s’intéresser aux rapports entre technologies (de transports, de communication…) et sociétés, et voir le jeu réflexif entre les deux, et non pas se contenter d’enregistrer les transformations dues aux techniques modernes. Je voulais aussi comprendre comment les groupes et individus se réapproprient les nouveaux moyens de transport : un grand voyageur rencontré à la gare du Nord nous dira que chaque nouvelle ligne (train, métro, etc.) mise en fonction était pour lui “comme une victoire personnelle”, ainsi il pouvait inventer de nouveaux parcours.
    Je m’interrogeais aussi sur l’existence d’effets de recomposition spatiale, sociale et économique qui seraient induits par le développement et l’aménagement de ce qu’on nomme communément “un grand complexe d’échange”. Si effets il y a, à quelles échelles ont-ils lieu : “ agglomérations ”, quartiers proches, autres ? De quels types de territoires s’agit-il : juxtaposés, superposés, visibles, etc.?
    Enfin, la gare du Nord, depuis longtemps déjà, met Paris en relation avec les autres villes européennes. Par la gare du Nord, c’est toute une tradition et une expérience de la circulation que je percevais : quelles logiques tous ces individus et groupes développent-ils, quels liens, quel sens dans la création d’un tissu commercial où les marchés très spécialisés, “ ethniques ” (les tamouls du faubourg Saint-Denis, longeant la gare du Nord par exemple), deviennent des pôles de rassemblement pour tous ceux qui sont dispersés à Paris mais aussi à l’extérieur; sans oublier d’autres lieux ou d’autres institutions qui semblaient fonctionner à l’échelle régionale ? Quel rôle tient la gare dans tous ces dispositifs ?
    La gare n’est pas composée d’espaces abstraits, de “ non-lieux ” (M. Augé) mais est un support à un grand nombre d’échanges divers, aux subversions des espaces-fonctions par le mouvement / sédentarité, aux débordements. Bref montrer en quoi les “ situations ” de métissages, mixités ponctuelles ou durables à la gare permettent de comprendre des logiques territoriales à plus grande échelle : comment le singulier, la micro-localisation, des situations de "quotidienneté" permettent de percevoir les changements plus globaux.
    C’est donc l’étude des mobilités / sédentarité qui me permettait de donner une (ou plusieurs) autre(s) définition(s) de la gare.

    Voilà donc la multiplicité des axes de recherche de ce DEA, montrant bien toute la difficulté, l’éclatement et la complexité que l’étude des gares mettait en exergue.

    J’ai continué en thèse sur la gare du Nord d’abord, pour ensuite me pencher sur la gare Matabiau. A partir de la gare du Nord, je désirais m’interroger sur les redéploiements de collectifs migratoires dans les villes, les nouvelles formes cosmopolites tributaires de l’amplification et de l’accélération des communications. Et cela à partir de leurs usages des dispositifs de transports les plus contemporains, les plus interconnectés, les plus aptes à articuler des niveaux territoriaux du proche au lointain.
    Je voulais comprendre comment des lieux de la ville qui font centralité circulatoire peuvent faciliter les négociations indispensables à l’institution de co-présences originales, au développement de côtoiements originaux parce qu’appuyés sur les opportunités originales de communication, d’installation, de valorisation des lieux et des initiatives, de définition de nouvelles centralités territoriales urbaines, spécifiques ou collectives, permises par les déploiements les plus récents des technicités circulatoires.
    C’est notamment en remarquant les installations d’Indiens (Tamouls plus particulièrement) aux proches alentours de la gare (rue du faubourg Saint-Denis), et les liens qu’ils entretiennent avec la ville et d’autres territoires (notamment des quartiers de Londres), que ces questionnements devinrent centraux.
    Ces observations et d’autres encore (la centralité, et pas uniquement commerciale, de réseaux de sociabilité de la rue Myrha, par exemple) me permettaient donc de considérer la gare du Nord sous l’aspect des articulations entre lieux et populations que permettent les interconnexions de transports, et laissaient donc voir la richesse et la diversité des réseaux et des contextes d’étapes, d’installations plus ou moins ponctuelles dans la ville, de ces collectifs “ identitaires ”.

    La gare devient un outil méthodologique (commodité méthodologique ?) pour approcher autrement la ville. Je m’intéresse donc à la façon dont les étrangers font “ œuvre cosmopolite ” : c’est-à-dire, comment ils créent des opportunités nouvelles pour ces mixités, ces métissages, que ne laissaient pas augurer, il y a peu encore, les spécialisations fonctionnelles et les ségrégations sociales, les affectations culturelles, économiques et ethniques urbaines ?
    Les mobilités, et les rencontres qu’elles permettent hors de ces lieux d’affectation résidentielle ou commerciale urbaine, construisent dans la ville, souvent sur le mode des juxtapositions, des espaces du mélange et de la reconnaissance. Ainsi se constituent des mondes de l'altérité : autres étranges plus qu'étrangers au sens ethnique du terme, tels que jeunes sans attaches, errants (avec ou sans papiers), individus privés de l'intensité des échanges à cause de leur âge ou d'évènements divers, ou tout simplement populations ethniques s'émancipant fugitivement des contraintes de la ségrégation résidentielle.

    Leurs co-présences dans des lieux du passage permettent à ces altérités d’instituer des proximités inusuelles où l’enracinement local et la légitimité institutionnelle, l’opportunité des usages fonctionnels de la ville ne font plus lien ni ordre mais permettent des échanges intenses, des initiatives de sociabilités peu vues, peu reconnues, mais réelles, bien que naissant sous le regard du chercheur.

    Les gares, par exemple, lieux carrefours, autorisent, selon des rythmes sociaux que nous désirons identifier, la manifestation de ces comportements. Elles offrent la commodité de délimiter des terrains de départ des investigations. En effet, ce qui fait l’exemplarité de la gare, ce sont les rencontres permises entre étrangers et autochtones sur ce mode des altérités réciproques : là, en formations cosmopolites se côtoient, se regardent enfin, s’évitent ou se parlent, des personnes que rien ne fédère dans l’ordre habituel des co-présences résidentielles : le “ tu n’es pas d’ici ” ne fait plus sens. On peut donc dire que les gares font partie de ces lieux qui ne sont pas identifiés comme ceux d’une affectation particulière.

    Conclusion :
    Il s'agit donc d'introduire ici une réflexion qui ne localise pas des grands groupes de migrants dans des enclaves urbaines, mais qui met en exergue la fluidité des espaces intermédiaires, au nombre desquels se trouve la gare. Il s'agit de prendre à témoin la gare Matabiau à Toulouse, perméable à de telles manifestations cosmopolites qui contribuent à la formation de nouveaux espaces d'initiatives sociales et économiques, de rencontres, s'étendant par proximité aux quartiers voisins, et par proximité morphologique à d'autres lieux ayant les mêmes caractéristiques. Ainsi, se construit dans un même mouvement notre objet, nos enjeux épistémologiques et méthodologiques, dans ce lieu tel que la gare où les étrangers font œuvre cosmopolite.

    Par ailleurs, si ce travail de thèse part d’un lieu et non d’une population, si l’étude des grandes migrations n’est pas un préalable à ma recherche (les mobilités étudiées ont pour théâtre un territoire plus restreint), il me semble cependant important de souligner, et ce, quel que soit le terrain ou l’objet de recherche, le grand intérêt porté par tous aux formes de socialisation originales (nouvelles ?) exprimées à partir des mobilités et des rencontres qu’elles permettent.
    En effet, il est intéressant de voir l’importance des mobilités, quel que soit le terrain ou l’objet de recherche, dans la construction identitaire, dans le bricolage identitaire. Ce type d’approches par les mobilités semble permettre une compréhension plus fine, met en exergue des articulations originales entre espace – temps – identité, triade fondatrice des sciences sociales et humaines.
    Les discussions et communications des apprentis chercheurs et des chercheurs confirmés m’ont persuadée qu’aborder les divers terrains et objets, nécessitait (avant tout ?) l’apprentissage ou la création d’un vocabulaire, la redéfinition de concepts qui nous semblent classiques ou jouissant d’une définition unanime, et ce, quel que soit le champ disciplinaire auquel on se raccroche.
    Effectivement, aborder un terrain, un objet par les mobilités, montre qu’il faut s’interroger sur la polysémie des termes employés (nomadisme, territoire, espace, local, transnational, …), afin d’avoir accès à un “ savoir être total ” (De Tapia, Simon) des individus et groupes observés sur nos terrains respectifs.

    Outre cette réflexion théorique, épistémologique (?), des interrogations parallèles, symétriques en ce qui concerne les techniques d’enquête sont importantes quant à l’appréhension des faits de mobilités. Là aussi, c’est une grande diversité des approches que l’on a pu remarquer : aborder la “ culture ” de la mobilité par la mise en exergue d’une biographie, pour voir le jeu entre les libertés individuelles et les normes sociales permet de dégager un espace de liberté (B. Fliche) ; entre autres, suivis, accompagnements de groupes circulants marocains pour comprendre leur dynamique circulatoire et repérer les territoires qui les supportent et les réseaux qu’ils mobilisent (C. Gauthier), pour ne citer que ces deux exemples.
    Alors, à travers ces différentes recherches qui ont été exposées dans cette session d’Études Doctorales, vouloir comprendre les faits de mobilité c’est, me semble-t-il, un bricolage permanent constitutif du cheminement de recherche, d’invention, de re-création.

  • Axe Migrations et Mobilités (AMiMo)

    Présentation

    L’axe de recherche Migrations et Mobilités du pôle d’études contemporaines de l’IFEA, ancré dans une tradition de recherches menées à l’Institut, fédère des chercheurs en sciences sociales, étudiant selon une perspective commune les phénomènes migratoires et de mobilités en relation avec la Turquie. Le travail mené au sein de l’axe « AMiMo », par l’analyse simultanée et/ou comparée des migrations à différentes échelles géographiques et institutionnelles, vise à faire sortir l’analyse des découpages et des typologies généralement établis (migrations internationales vs. internes ; immigration vs. émigration). De même, le dialogue transdisciplinaire mené au sein de l’AMiMo cherche à proposer de nouvelles grilles de lecture, affranchies des catégories administratives et « rationnalisantes » traditionnelles : migrations économiques vs. politiques ; voulues vs. forcées ; légales vs. illégales,  etc. Le dialogue entre disciplines est soutenu par la présence au sein de l’axe, des chercheurs rattachés au pôle d’études d’histoire ottomane et turque de l’IFEA. 

    Animé par des chercheurs francophones associés à l’IFEA, l’AMiMo vise à fournir aux chercheurs, aux étudiants et aux stagiaires, des ressources et un espace d’échange, physique et virtuel, autour des thématiques migratoires en lien avec la Turquie. Il leur propose un appui pour l’établissement de contacts avec des chercheurs basés en Turquie, mais aussi avec des administrations publiques turques, ou encore avec des organismes internationaux présents dans le pays. Cet axe travaille notamment en collaboration avec le Centre de Recherches Sociales de l’Université Galatasaray (Toplumsal Araştırmalar Merkezi) et son « Unité de recherches sur les Migrations » (Göç Araştırmaları Birimi).

    Adresse de contact : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

    {tab=Thématiques de l'axe}

    Histoire des migrations dans les contextes turc etSUD-CAUCASIEN

    Le concept de paradigme migratoire permet de découper et de penser séparément des phases historiques possédant des spécificités en termes de mouvement de personnes/populations. Il s'agit donc de retracer l’épistémologie de la recherche sur les migrations en, au départ et à destination de la Turquie et des pays du Caucase du Sud afin de comprendre le rôle de ces paradigmes successifs sur l’appréhension contemporaine des phénomènes de migration et de mobilité.

    Place de la Turquie et des pays duCaucaseDU SUDdans le système migratoire - mondial contemporain

    Pays d’émigration, d’immigration et de transit, la Turquie est aujourd’hui intégrée à un système migratoire complexe. Il s'agira de mieux comprendre cette complexité et la diversité des formes que prennent aujourd’hui les phénomènes migratoires et de mobilité en lien avec la Turquie.

    Parallèlement, les migrations dans le contexte sud-caucasien ont elles-aussi connu de profondes transformations : si la Russie a longtemps été la première destination d’émigration pour les ressortissants sud-caucasiens, d’autres pays, notamment la Turquie, sont devenus ces dix dernières années, de nouveaux pôles d’attraction. Dans le même temps, le Caucase du Sud tend à devenir un espace de migrations régional, même si les mobilités y restent entravées par les conséquences des différents conflits qui ont touché la région.

    - Évolutions législatives et institutionnelles des politiques migratoires

    Turquie et pays du Caucase du Sud semblent enclinsà élaborer leurs propres politiques migratoires et de mobilité, qui s’intègrent dans le même temps à un cadre stratégique plus global. Quels sont les effets des recommandations en matière de gestion des migrations et des mobilités en Turquie ? Des politiques d'asile (quel rôle joue notamment le UNHCR) ? Il s'agirait de mieux comprendre la politique turque de visa et ses effets sur les migrations/mobilités, tout en interrogeant l'influence de la société civile - dans sa diversité - sur les politiques turques mais aussi sur les pratiques des migrants. Dans le contexte sud-caucasien,comment  s’élabore une législation relative à l'immigration et se créent des institutions idoines dans les trois pays ? Quelles sont les nouvelles destinations d'émigration ? Quelle importance ont acquis les migrations de retour volontaires ?

    L’existence sociale des migrants dans l’espace urbain

    Comment certains éléments sociaux, politiques, économiques et/ou culturels participent à l'évolution de la forme de la ville, à l'évolution de la perception des migrations et à la construction d'un sentiment d’altérité ? Comment se construisent et interagissent les citadinités individuelles et collectives ? Comment fonctionne la mise en scène de la culture d'origine dans l’espace urbain ? (lien avec les axes ‘quartier’ et ‘commerce’).  

    {tab=Chercheurs}

    {tab=Activités}

    L’AMiMo-IFEA a participé à la conférence internationale organisée à l’IFEA : "Guests and Aliens" Re-configuring new mobilities in the Eastern Mediterranean post 2011 (9,10/12/2014)

     Présentation de la conférence: 

     “GUESTS AND ALIENS”: RE-CONFIGURING NEW MOBILITIES IN THE EASTERN MEDITERRANEAN AFTER 2011 - with a special focus on Syrian refugees, 9th and 10th of December 2014

    International conference organised by l´Institut Français d´Études Anatoliennes (IFEA) and the Research Network “Re-Configurations. History, Remembrance and Transformation Processes in the Middle East and North Africa” at the Philipps-Universität, Marburg, with the support of the International Organization for Migration (IOM)

    This meeting sought to give an account of the issues raised in Social Sciences worldwide by the migrations and mobilities of populations, particularly Syrian, caused by the upheavals taking place in the South and East of the Mediterranean since 2011. Researchers coming from various disciplines of Social Sciences, who are working on migration issues in Europe, the USA, and the Middle-East, in a historical perspective and with an ethnographic approach, participated in the Conference. A roundtable with representatives from different associations and NGOs closed the conference. A short version of the contributions will be published online as a “Dossier de l’IFEA” and the long version of the contributions will be published by an English-language publishing house.

    Programme (ici)

    Conference proceedings (ici

    A l’occasion du 50ème anniversaire de la signature d’un accord bilatéral de main-d’œuvre entre la France et la Turquie le 8 avril 1965 : une conférence débat et un atelier doctoral a été organisé en avril 2015 par l’AMiMO-IFEA, avec le partenariat de l’Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), l’Institut français Istanbul (IFI) et l’Université Galatasaray. L’AMiMo a participé également à un colloque organisé sur ce thème à Paris en novembre 2015 . 

    Programme de la conférence débat : « Autour des 50 ans de l’accord migratoire franco-turc : 1965-2015 », 8 avril 2015, IFI. (ici)

    Programme de l’Atelier doctoral : « Jeunes recherches sur l’immigration turque en France », 9 avril 2015, IFEA. (ici)

    Programme du colloque : « Etat des lieux de l’immigration et des descendants originaires de Turquie, après 50 ans de présence en France », 27 Novembre 2015, Paris, Assemblée Nationale (ici)

    Publications AMiMo autour du 50ème anniversaire de la signature d’un accord bilatéral de main-d’œuvre entre la France et la Turquie

    Aksaz, Elif (2015) : « L’émigration turque en France : 50 ans de travaux de recherche en France et en Turquie. Bibliographie commentée, proposée à l’occasion du 50ème anniversaire de la signature d’un accord bilatéral de main-d’œuvre entre la France et la Turquie le 8 avril 1965 », Dossier de l’IFEA, série « La Turquie aujourd'hui », no : 22, Istanbul : Institut français d’études anatoliennes. (ici)

    Elif Aksaz & Kristen Biehl (2015)  : « La Turquie et les phénomènes migratoires », Présentoir du mois d’avril, consacré aux fonds documentaires de la bibliothèque de l’IFEA sur les migrations en Turquie. Texte disponible en français et en turc (« Türkiye ve göç olguları ») sur Dipnot (le support de diffusion des notes et réflexions des chercheurs de l’IFEA, Istanbul), rubrique « Présentoir », 1er Avril. Version en français (ici) Version en turc (ici) 

    Armand Aupiais-L’homme, (2016) : « Compte-rendu de la conférence « Autour des 50 ans de l’accord migratoire franco-turc : 1965-2015 » (Institut français d’Istanbul, 8 avril 2015) », publié sur le blog de l’OUI, rubrique « axe Migrations et Mobilités ». (ici) 

    Dépêche sur l’Atelier doctoral du 9 avril : « Fransa'ya Türk Göçü Çalıştayı », Agence de presse turque Anadolu Ajansı (ici).

    Le texte de l’Accord migratoire franco-turc (présenté par Jean-François Pérouse (IFEA) lors de son intervention à la Conférence du 8 avril, intitulée : « Autour du cinquantenaire de la signature de la Convention de main-d’œuvre entre la France et la Turquie ») :  « TÜRKİYE – FRANSA İŞGÜCÜ ANLAŞMASI » (ici) ; « CONVENTION DE MAIN-D’ŒUVRE ENTRE LA FRANCE ET LA TURQUIE » (ici). 

    Un projet de recherche a été initié en 2015 par l’AMiMo-IFEA en collaboration avec quatre autres IFRE (le CJB, l’IFPO, l’IRMC et le CEDEJ), soutenu par le GIS MOMM dans le cadre d’une réponse à son appel à projet 2015 intitulée « 80 ans de sciences sociales de l’émigration dans les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée : constructions nationales, effets de domination et dynamiques transnationales ».

    L’objectif du projet est de conduire une analyse socio-historique comparée des études sur les phénomènes migratoires dans les différents pays du sud et de l’est de la méd. Un atelier thématique au congrès du GIS-MOMM de juillet 2015 à Paris a été organisé dans cette perspective, qui a été suivi d’une journée d’étude en décembre 2015 à l’IFEA. Les intervenants à la journée d’étude ont participé à l’excursion urbaine organisée par l’IFEA dans l’arrondissement d’Aksaray (Istanbul) où les migrations internationales et internes s’articulent.

    Résumé du projet de projet de recherche : « 80 ans de sciences sociales de l’émigration dans les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée : constructions nationales, effets de domination et dynamiques transnationales » : 

    À partir de l’hypothèse d’une dépendance des interrogations savantes vis-à-vis des interrogations publiques qui ont été différemment formulées selon les contextes migratoires, le projet, porté par l’IFEA en collaboration avec quatre autres IFRE (le CJB, l’IFPO, l’IRMC et le CEDEJ), et soutenu par le GIS MOMM dans le cadre d’une réponse à son appel à projet 2015, vise à créer un réseau transdisciplinaire de chercheurs, pour examiner de façon à la fois réflexive et comparative, sur une période longue, les analyses de l’émigration produites par les sciences sociales des pays dans lesquels ces IFRE sont implantés. La démarche est à la fois réflexive et comparative et porte sur la période des années 1930 aux années 2000. Entrepris dans plusieurs pays et adoptant une perspective et un cadre communs, historiquement et disciplinairement larges, le projet fournira un outil d’objectivation des sciences sociales du monde musulman. L’examen des questions développées par les sciences sociales à propos de l’émigration et de leur évolution en fonction des transformations des interrogations publiques formulées dans les sociétés d’émigration, fournira un point d’appui aux travaux recherches ultérieurs, pour prendre une distance vis-à-vis des interrogations publiques (formulées dans les contextes sociétaux d’émigration et d’immigration) et pour s’émanciper des schèmes de pensée nationaux.

    Programme de l’atelier thématique : « 80 ans de sciences sociales de l'émigration dans les pays du Sud et de l'Est », Congrès du Groupement d’intérêt scientifique (GIS) du CNRS « Moyen-Orient et Mondes musulmans » (du 6 au 9 juillet), Paris, INALCO, le 8 juillet 2015. (ici)

    Programme de la journée d’étude : « Constructions nationales des sciences sociales des migrations : approche comparée », IFEA, le 4 décembre 2015. (ici).

    Le compte rendu de l’excursion urbaine rédigé par Helin Karaman /IFEA-OUI (à paraître).

    L’AMiMo-IFEA est associée depuis janvier 2016 au programme de recherche ANR « LAJEH » (avec IFPO au Liban et en Jordanie, LEST en France, et IMS au Liban).

    Présentation du programme de recherche « Lajeh » : 

    Les migrations forcées ne sont pas un phénomène nouveau au Moyen-Orient, mais bien un élément d’analyse constitutif des évolutions du contexte socio-politique régional. Des mouvements de population des régions du Caucase et d’Afrique du Nord vers le Levant depuis le début du XIX° siècle, aux récentes vagues de réfugiés syriens et irakiens, en passant par l’importante dispersion des réfugiés palestiniens suite à la création de l’Etat d’Israël, les migrations jouent un rôle essentiel dans la structuration du paysage socio-économique, politique et démographique de la région. Ainsi, les migrations économiques de même que les mouvements de réfugiés contemporains ne peuvent être appréhendés qu’à la lumière de deux éléments interconnectés que sont les dynamiques migratoires transfrontalières et les réseaux transnationaux ou les diasporas.

    Suite aux multiples crises et conflits qui ont produit plusieurs millions de migrants forcés, les pays du Moyen-Orient accueillent aujourd’hui la plus importante population de réfugiés au monde, enregistrés ou non, ainsi qu’un grand nombre de déplacés internes. D’autre part, compte tenu du fait qu’aucun des pays hôtes – exceptée la Turquie – n’est signataire de la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés, ces derniers tombent dans un flou juridique qui a d’importantes conséquences sur leurs déplacements et leurs activités. Pour autant, si les politiques des pays d’accueil ont une certaine influence sur les mouvements migratoires, ceux-ci dépendent avant tout des stratégies développées par les migrants et de leur propre autonomie.

    En replaçant les mouvements de réfugiés actuels dans leur contexte historique et régional, le programme LAJEH cherche à approfondir la recherche dans le domaine des migrations forcées au Moyen-Orient, mais aussi à informer d’autres migrations forcées ailleurs dans le monde. A la fois théorique et empirique, l’approche transdisciplinaire de LAJEH tente d’examiner à la fois les aspects socio-politiques, géoéconomiques et historiques des migrations forcées au travers de trois axes d’analyses qui s’intéressent plus spécifiquement 1. à l’intégration économique et à l’installation des migrants, 2. aux différentes échelles de solidarité mises en place par les migrants et 3. à l’impact des migrations sur le tissu politique des pays hôtes.

    Pour plus d’information sur le programme :  https://lajeh.hypotheses.org/378

    {tab=Stages}

    Anselm GRAGES : « Parcours et biographies des Turcs et des Allemands d’origine turque tombés dans des « cercles criminels » en Allemagne  et émigrés ou revenus en Turquie ». Mémoire de fin d’études L3, Université européenne Viadrina de Francfort-sur-l’Oder. Septembre-Octobre 2015.

    Clément SEBILLE : « Processus de savoir-faire relevant du « savoir-migrer » comme dimension constitutive de la subjectivité des jeunes migrants non-accompagnés (ou « isolés ») à Istanbul ». Mémoire de Master 2 de recherche, sociologie, spécialité : « Innovation et transformation sociale », Université de Barcelone. Avril-Mai 2015.

    Öykü SORGUN : « L’immigration dans la presse turque dans les dix dernières années ». Projet de recherche de L3, Lettres et sciences de la traduction, Université Boğaziçi, Istanbul. Avril-Mai 2015.

    Büşra DEMİRKOL (L3, sociologie, Université Galatasaray) ; Öykü AYTAÇOĞLU (L3, sociologie, Université Galatasaray) ; Zehra PENEZ (L3, sociologie, Université Galatasaray) ; et Hasan BİLGİLİ (L2, double cursus sociologie et sciences politiques, Université Galatasaray). Projet de recherche collectif : « Accueil des réfugiés syriens en Turquie ». Juillet-Août 2014. (Stage AMiMo/IFEA & GSU/TAM) 

    Nassima CHARIET (étudiante: « L’existence sociale des migrants dans l’espace urbain : le cas de la communauté africaine d’Istanbul », Mémoire de Master 2 de recherche, « Développement local : acteurs sociaux et dynamiques spatiales », IEDES, Université Paris 1. Novembre-Décembre 2014.

    Nina PORET : « Les réfugiés syriens à Istanbul », Mémoire de Master 2 de recherche, géographie, UPEC, Université Paris 12. Février-Avril 2014.

    Publication - édition en ligne

    Anselm GRAGES : « Almanya-Alanya. Expérience de recherche avec des expulsés d’Allemagne dans la ville d’alanya, Turquie », Dipnot (le support de diffusion des notes et réflexions des chercheurs de l’IFEA, Istanbul) (ici).  

    Clément SEBILLE (2015) : « Réflexion sur la mise en place de programmes d’aide d’urgence à la frontière turco-syrienne », le blog de l’OUI, rubrique « axe Migrations et Mobilités ». (ici).

    Öykü SORGUN : « Türk basınında Suriyeli multeciler ve diğer multecilere dair yeralan haberlerin karşılastırması. AMiMo arşivleri üzerinden bir inceleme » [Une comparaison des informations parues dans la presse turque sur les réfugiés syriens et les réfugiés autres que syriens. Une étude à partir des fonds documentaires de l’AMiMo], à paraître sur le blog de l’OUI, rubrique « axe Migrations et Mobilités ».

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    {tab=Working paper seminar 2016}

     Call for participation

    AMiMo, The “Migration and Mobility” research axis of the French Institute for Anatolian Studies in Istanbul, brings together researchers and students working on migrations related to Turkey (internal migration in and international migration from and to Turkey).

    In January 2016, AMiMo will start a working paper seminar series. We are inviting PHD/postdoctoral students and academics based in Turkey, who are carrying out research on migration in/to/from Turkey. The seminar will be open to different disciplinary and thematic approaches.

    Speakers will present empirically based original work that is under progress (publication draft, conference draft, thesis/book chapter). The seminar series has two main goals:

    1. to provide a platform for researchers working on the common theme of migration in/to/from Turkey to share their work and receive detailed feedback.
    2. to invite all participants in thinking of ways to approach migration beyond boundaries (disciplinary, thematic, geographic), as set out in AMiMo's founding goals.

    Format of seminar

    Presenters are required to submit their paper – between 5000-8000 words – one week in advance. Presenters will be given 15 minutes to make a presentation. The presentation should not repeat the content of the paper. Rather the presenter can raise questions/concerns he/she may have regarding the paper, or point out what was left out, etc. The remaining time will be used for discussion. The language of the seminars will be English, Turkish or French.

    Participants are strongly encouraged to read papers in advance, as presentation will be kept short. As mentioned, the primary goal of these seminars is to provide detailed feedback to presenters based on their written work that it is still under progress. We will also encourage regular participation as we believe this will enhance discussions throughout the seminar series. However, participants who live outside of Istanbul and cannot attend regularly are also welcome.

    Venue: IFEA-Istanbul

    Hour: 17H00-18H00.

    Dates for submission for the first round of the seminar: 27 November(an abstract of 100-150 words).

    Forecast dates for the first round of the seminar: January 18, February 15, March 16.

     Dates for submission for the second round of the seminar: 28 Februray(an abstract of 100-150 words).

    Forecast dates for the second round of the seminar: April 28, May 23.

    Participation in the workshop is through registration only at:Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

    The seminar is coordinated by Elif Aksaz, Armand Aupiais-L’homme, Kristen Biehl and Didem Danış.

    Please contact the coordinators Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. for any question or information. You are welcome to AMiMo’s seminar 2016

    {tab=January session}

    Farkhad Alimukhamedov (Université Turgut Özal)
    "International students enrolled at Turkish universities. Between student mobility and skilled migration"

    The seminar gives the opportunity to share the results from the survey conducted with African students in Ankara, which stems from a previous research by Farkhad Alimukhamedov  ("The Analysis of International Students Migration Towards Turkey", Bilge Strateji, 7, 12:117-132 [download it @academia.edu]).The author tries to frame the question of Turkey’s increasing attempts for internationalization of its Higher Education. The paper identifies the social and demographic belonging of international students in Turkey and highlights the strategies and paths of the foreigners by underlining their social and economic life in the host society. Finally, it also draws the pathways for international students which are remodeling student mobility to skilled migration.

    {tab=February session} 

    Armand AUPIAIS-L'HOMME (Université Paris VII)

     “Pentecostal churchs and international migrations in Istanbul. Findings and perspectives”

    The draft to be submitted reports the first findings of an ongoing PHD research in Anthropology. Ethnographic fieldwork is carried out since October 2013 among Christian religious groups in Istanbul. Our main problem is to understand how pentecostal organizations conciliate both global presence and local anchorage. This involves networks of religious actors we depict as immigrants and/or autochthons, drawing attention on their singular approaches of thereness and hereness. We will first propose a typology for pentecostal churches in Istanbul, based on the way international migrants take part within the division of evangelical labour. Finally, we wish to underline the diverse religious meanings given to migration paths inside churches, asking whether it shapes representations of the territories' identities, and interplays with migration projects.

    This working-paper is not intended to give rise to a publication. We wish the discussion to help us finding appropriates methodological and theoretical perspectives for the coming two years. 

    {tab=March session} 

    Ceylan TÜRTÜK (EHESS)

    « L’expérience sociale du divorce  des femmes turques immigrées en France »

    Cette intervention vise à présenter les analyses d’une thèse de doctorat en sociologie en cours de préparation à l’EHESS, sur l’immigration turque en France, précisément sur le changement des rapports sociaux au sein des familles turques dans le contexte migratoire. Nous focaliserons ici notre attention sur le cas des femmes turques divorcées, en examinant en quoi le divorce constitue pour ces femmes une expérience sociale associant des normes de comportements culturels nouvelles et des stratégies d’action sur le plan administratif et social pour continuer à vivre en France où elles ont immigré après leur mariage. L’examen de ces questions est au centre d’un chapitre de la thèse que nous soumettrons dans le cadre de cette intervention. 

    {tab=April session} 

    Hatice Pınar ŞENOĞUZ (Université de Gaziantep)

    “Violence and conflict across the boundaries of ethnicity: Clashes among migrant communities after Syrian migration in Gaziantep”

    This paper addresses the ways in which the forms of discrimination and marginalization develop contention among the migrant communities after the arrival of Syrians in the conflict-ridden outskirts of Gaziantep. The prolonged stay of the Syrians and their outnumbering in ghettoized areas, particularly around the poor neighborhoods, changed the demography of urban settlements and escalated tension among locals into sporadic and widespread violence against refugees. These conflicts crosscut former ethnic-religious clashes among the locals, especially surrounding the ‘Kurdish question’. In the outskirts of the border city Gaziantep, for instance, refugee homes have been attacked in the late summer of 2014, which has been followed by the violent clashes between Kurdish and Turkish locals after Kobane protests that took the Kurdish locals on the street upon the ISIS offensive on this small besieged Kurdish city in the northern Syria. Yet these clashes also lead to the establishment of new social bonds and citizenship practices among these communities. 

    {tab=May session}

    Gabriel DOYLE (EHESS)

    “Missionaries and Muhacirs: A spatial perspective on the missionary management of refugees in Istanbul during the Balkan Wars (1912-1913)”

    This presentation is drawn from research completed for a Master’s degree at the EHESS in 2014-2015 under the supervision of Professor Nathalie Clayer. It will focus on the massive arrival of refugees in Istanbul during the Balkan Wars, and its consequences on the French-Catholic missionaries at work in the Ottoman capital. Based on missionary archives and the records of the Lazarist François-Xavier Lobry, Visiteur de Constantinople, the thesis aimed to study the spatial strategies of a French congregation. The analysis included constructions and enlargements of buildings as well as real estate acquisition accomplished in his term as local head of the Congregation. What emerged was an understanding of how Père Lobry and his counterparts attempted to increase the number of buildings under their administration while still perceiving them as enclaves separate from the rest of the city. The missionary schools, hospitals and asylums were to operate as legally, materially and symbolically autonomous institutions. However, with the urban crisis that occurred in 1912-1913, missionaries took part in a larger cooperation initiated by Ottoman agents. With the wide array of Catholic charity networks helping refugees as well as injured soldiers, missionaries found themselves working in unfamiliar environments such as mosques or Ottoman hospitals. This urban governance in times of exceptionality created a new urban experience for missionaries, where symbolic barriers were transcended. By analysing spatial perceptions and practices in the cityscape, the paper therefore touches on such historical debates as refugee agency, the Ottoman city and missionary endeavours. The paper is not intended for publication but as a possible blueprint of ideas for Phd research.

    {/tabs}

    {tab=Conférences}

     L’AMiMo a lancé, en janvier 2016, un cycle de séminaire mensuel ainsi qu’un cycle de conférence bimestriel qui se poursuivront jusqu’à la fin du mois de juin 2015. Le séminaire (AMiMo working paper seminar) vise à aider l’intervenant à retravailler un texte en cours d’élaboration, à partir des réactions du public ; leworking paper – un texte en cours d’élaboration rédigé par l’intervenant (un article, un chapitre d’ouvrage, un chapitre de thèse en cours, etc.) – est diffusé en amont aux participants. La conférence vise à faire connaître les travaux finalisés de l’intervenant. Mise à part cette différence entre les formats, le séminaire et la conférence partagent une perspective commune, qui rejoint celle de l’axe de recherche AMiMo. L’intervenant au séminaire, qui travaille sur un type de migrations en relation avec la Turquie, bénéficie des retours des collègues qui travaillent sur d’autres types de migrations en relation avec la Turquie. L’intervenant à la conférence ne travaille pas nécessairement sur les migrations en relation avec la Turquie mais  il propose, dans son intervention, d’articuler l’immigration et l’émigration, les migrations internationales et les migrations internes.

    {tab=Conférence février} 

    Hedi SAÏDI (Université Catholique de Lille)

    « Un demi-siècle de l’immigration et de l’émigration dans les médias français et tunisiens »  

    Sur la base de l’analyse d’un corpus médiatique constitué à partir des années 1960 (articles de presse et émissions de journaux télévisés) et à l’appui des analyses antérieures de l’auteur (Hedi Saïdi, Une immigration face au colonialisme,le Geai Bleu, 2007 ; Histoire tunisienne, L’Harmattan, 2014 ; dir., Savoirs critiques et connaissances historiques, L’Harmattan, 2015) cette intervention vise à faire la genèse et à suivre la « carrière » des stéréotypes véhiculés dans les médias, aussi bien en France qu’en Tunisie, à propos des immigrés/émigrés et de leurs descendants. Pour ce, on s’attachera spécifiquement à contextualiser ces stéréotypes au regard de l’évolution des politiques publiques de part et d’autre. 

    {tab=Conférence avril} 

    Adeline BRAUX (IFEA, Caucasus branch – Baku)

    “Relocation from Russia to Azerbaijan: adaptation experiences of young Russian-Azerbaijanis to their parents’ homeland”

    Around 800,000 Azerbaijanis live in the Russian Federation, among them a significant number of young second-generation people. The collapse of the USSR gave rise to these first ‘hyphenated Russian-Azerbaijanis’, who find themselves between two cultural spaces but are generally embedded in the Russian environment they have always lived in. This article focuses on the way these young people cope with relocation to Azerbaijan. Based on new material gathered during extensive fieldwork in different regions of the country, the conference will explore the issues of adaptation from a practical point of view. It will also consider the feelings of otherness and nostalgia that many young Russian-Azerbaijanis experience as they make the transition. As well as considering how they negotiate their position in their families and within local communities, the conference will deal with issues around return migration from the perspective of gender. The overall aim is to contribute to our understanding of the experience of second-generation children as they migrate to their parents’ homeland.

    {tab=Conférence mai}

    Salvatore PALIDDA(Université de Gênes/Università degli Studi di Genova)

    Présentation et mise en perspective des analyses de l’ouvrage Governance of Security and Ignored Insecurities in Contemporary Europe,Salvatore Palidda (éd.), London & New York : Routledge, 2016.

    Ce livre décrit et analyse les changements dans la gouvernance de la sécurité en Europe abordant en particulier ses conséquences les plus importantes : la prolifération des insécurités ignorés, c’est-à-dire l'augmentation des cancers, les catastrophes environnementales, les économies souterraines (dont la reproduction des migrations irrégulières, le néo-esclavagisme, la fraude fiscale, la corruption, les violences des plus forts et en général les dommages à la res publica).  Le livre se termine par une réflexion novatrice sur le débat Anthropocène et le sommet COP21. Le directeur de l'ouvrage, professeur de sociologie à l'Université de Gênes, a commencé sa carrière académiques à l'EHESS de Paris, a dirigé l'équipe italienne dans plusieurs projets européens et il est auteurs de plus de 70 publications en français, anglais et espagnol et plus de 80 en italien. Pour une mise en perspective, la présentation de l’ouvrage sera suivie de la présentation des recherches antérieures s’inscrivant sur une longue période de celui qui l’a dirigé.

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  • Bedis Yılmaz : Les quartiers du centre-ville stambouliote : une histoire marquée par les migrations

    Étant dans la phase d’élaboration de mon sujet de thèse et d’évaluation de sa faisabilité, mon intervention à la Session d’Etudes Doctorales n’a pas eu pour objectif de proposer des idées ou des outils de recherche déjà construits, ni d’argumenter quelques résultats. Il s’est agi de présenter les concepts et les lieux qui forment les fils conducteurs de ma recherche.
    Mon mémoire de DEA, intitulé “ Les enfants travaillant dans les rues d’Istanbul, leurs espaces et leurs familles : une des faces de la pauvreté urbaine ”, a porté sur une population issue d’une migration interne récente et forcée provenant des régions d’Anatolie de l’est et du sud-est. Cette population habite un quartier dégradé du centre-ville stambouliote, le quartier de Tarlabaşı, près de l’avenue commerçante d’Istiklal et de la grande place de Taksim. Par le biais d’une d’étude sur les enfants vendeurs ambulants, l’accent a été mis sur les stratégies de survie mises en œuvre par cette population. J’ai pris en compte tant les aspects familiaux que professionnels, mis en perspectives avec la particularité du lieu de travail. L’objectif de cette recherche a été d’appréhender les conditions de vie de cette population en se focalisant sur la manifestation la plus explicite de leur pauvreté : le travail des enfants dans la rue.

    Migrations forcées

    L’étude des conditions de vie de ces familles a permis de souligner l’importance d’un phénomène récent en Turquie : l’influence sur les migrations des conflits armés dans les régions de l’est et du sud-est du pays qui ont pris l’ampleur à partir du milieu des années 1980. Ce phénomène a entraîné un flux migratoire, tandis qu’à partir de 1993, le nombre des personnes déplacées de façon “ forcée ” a fortement augmenté. Le déplacement forcé renvoie à plusieurs processus qui incluent la déportation et/ou l’incendie de villages par l’armée ou par le PKK, et la désertion des villages par leurs habitants pour des raisons de sécurité et/ou économiques (Çetin, 1999 : 4-5). Faute de chiffres exacts sur l’ampleur de ce phénomène, les estimations varient : “ Le politicien kurde, Murat Bozlak évalue le nombre des personnes ayant dû migrer dans les régions de l’est et du sud-est entre 2,5-3 millions ” (Kirisçi–Winrow, 1997 : 139). Le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) précise que les chiffres varient considérablement en raison des difficultés à discerner les déplacements volontaires et forcés. Dans son rapport publié en 1997 sur la situation des réfugiés dans le monde, le HCR estime le nombre de ces déplacés entre 500 000 et 2 millions, précisant par ailleurs que les autorités turques, elles, mettent en avant le chiffre de 350 000 personnes (BMMYK, 1997 : 106).
    La migration forcée est aujourd’hui un phénomène important pour appréhender les analyses urbaines en Turquie puisqu’elle diverge complètement des migrations précédentes. Elle ne peut, de ce fait, être décryptée avec les anciens outils d’analyse et nécessite l’élaboration de nouveaux concepts, résultats d’un nouveau regard adapté à cette nouvelle forme de migration. Il s’agit d’une migration mise en œuvre “ sans la moindre préparation institutionnelle, par un processus complètement informel, d’une façon forcée et sous la pression des conditions extraordinaires ” (Erder, 1997 : 151). Ce qui rend le déplacement forcé différent des autres formes de migrations connues jusqu’alors en Turquie est que les migrants en question n’ont, soit plus de village, soit aucun moyen d’y accéder ; en tout cas, la relation avec le village se trouve totalement brisée. En outre, le processus de la migration forcée ne concerne pas uniquement les membres économiquement actifs de la famille mais l’ensemble de celle-ci. De ce fait, les conditions d’adaptabilité au milieu urbain, tant par le logement que par l’emploi se trouvent anéanties. “ Le fait que tous les membres de la famille soient issus de la migration ensemble et simultanément supprime les potentiels d’une adaptation graduelle et flexible. Ces ménages caractérisés par des adultes non-qualifiés et un nombre élevé d’enfants peuvent difficilement rentrer dans les réseaux de relations basés sur la province de provenance, et par conséquent, ils sont poussés vers la solitude ” (Erder, 1995 : 118).
    À partir de l’exemple du quartier de Tarlabaşı, où une partie des familles kurdes issues de cette migration s’est installée, j’aurais pu étendre mes recherches à d’autres quartiers où se sont fixées des populations issues d’une migration forcée et comparer leurs modes d’installation, leur articulation aux marchés du logement et du travail en identifiant les caractéristiques qui les différencient des populations installées antérieurement. Cependant, une deuxième direction m’a semblé plus pertinente : réaliser une étude approfondie de l’histoire du quartier de Tarlabaşı , par le biais d’une monographie. Les difficultés d’accès aux sources m’ont un temps fait hésiter mais, après discussions avec quelques chercheurs, j’ai été convaincue de la faisabilité de cette étude. Les questionnements et la méthodologie relatifs à cet axe de recherche sont ci-après présentés.

    Tarlabaşı : un quartier dégradé du centre-ville stambouliote

    Avec les mouvements de modernisation dans l’Empire ottoman à la fin du XIXe siècle, la sous-province de Beyoğlu, à l’époque connue sous le nom de Péra, a évolué différemment de l’ancienne ville intra-muros. Cette dernière abritait la population musulmane, tandis que Péra était en majorité peuplé par une population non-musulmane : les Grecs, les Arméniens, les Juifs, les Levantins et les Musulmans aisés. Dans la rue centrale, la Grande Rue de Péra, aujourd’hui avenue Istiklal, les bâtiments comptaient 5-6 étages et ceux du quartier de Tarlabaşı 2-3 étages. Péra représentait la facette “ moderne ” d’Istanbul, à la fois par le mode de vie de ses habitants et par ses bâtiments, dont la plupart portaient la signature d’architectes européens et restent considérés aujourd’hui comme faisant partie du patrimoine architectural du pays.
    Depuis l’instauration de la République turque en 1923, la population non-musulmane du pays a connu une baisse considérable et le quartier de Beyoğlu a, en conséquence, vu sa population changer. Ce changement s’est fait parallèlement au processus de “ turquification ” de l’Etat-nation , c’est-à-dire à une graduelle diminution du “ vieux fonds de la population non-musulmane ” (Yerasimos, 1997 : 204). Les événements essentiels de ce processus ont été, par ordre chronologique :

    • l’échange des populations entre la Grèce et la Turquie de 1923-24 après la Première Guerre mondiale et la Guerre d’Indépendance turque ; même si la population grecque stambouliote en a été officiellement exclue, il y a eu de nombreux départs.
    • l’Impôt sur la Propriété pratiqué sur une courte période, à partir de 1942, et ciblant essentiellement les propriétés des non-musulmans, surtout ceux d’Istanbul ;
    • la création de l’État d’Israël et l’émigration d’une grande partie de la population juive vers ce pays ;
    • le pillage des magasins et propriétés grecs, organisé en septembre 1955 suite à une provocation des groupes nationalistes turcs ;
    • la déportation des personnes ayant la nationalité grecque en 1964.

    En ce qui concerne les quartiers à Beyoğlu, Tarlabaşı compris, un autre fait est aussi important que ces événements : le déplacement des classes aisées vers d’autres quartiers d’Istanbul, surtout vers le nord. Le quartier de Tarlabaşı est aujourd’hui en déclin : la valeur locative est faible et plusieurs bâtiments sont en ruine. Ces caractéristiques rendent le quartier attractif pour les couches économiquement les plus faibles de la société et il constitue généralement le premier lieu d’habitation pour les nouveaux immigrés avant qu’ils ne trouvent le moyen de déménager dans un autre quartier. Parmi ces couches pauvres, on peut citer : les personnes issues de la migration forcée (les Kurdes mais aussi les Syriaques et les Arabes) ; les non-musulmans originaires du quartier qui n’ont pu le quitter ; les populations issues des migrations internes antérieures qui n’ont pu déménager ; les Tsiganes, les migrants d’Afrique noire en attente d’un passage vers les pays européens ; les prostituées et les travestis. A contrario, d’autres parties de Beyoğlu, et notamment Cihangir, Çukurcuma, Galata et les environs de la rue piétonne d’Istiklal témoignent d’un processus de gentrification.
    Il importe de mettre l’accent sur la transformation du quartier de Tarlabaşı suite aux événements mentionnés et, plus explicitement, sur les processus de changements de propriétaires. À ce sujet, Stéphane Yerasimos nous dit que suite aux événements de 1955 “ la propriété immobilière des émigrés grecs, souvent bloquée, se trouve occupée par de nouveaux migrants, transformant rapidement le quartier ” (1997, 204).
    Comment le quartier de Tarlabaşı s’est-il transformé en un quartier de slum ? Les éléments de réponse doivent principalement être cherchés dans l’histoire des changements de propriétaires de ce patrimoine urbain. Quel est le parcours suivi par les titres de propriété, par quels processus les propriétaires originels ont-ils cessé de l’être? Un autre point important est que ces propriétaires originels ont dû abandonner ou vendre leur propriété à un prix plus bas que leur valeur et qu’encore aujourd’hui, on peut trouver dans le quartier de nombreux bâtiments vacants ou récemment occupés de manière illégale, tandis qu’une grande partie du parc immobilier est en ruine. Afin de mieux esquisser les transformations démographiques du quartier depuis un siècle environ et de dégager ainsi l’histoire sociale du quartier, j’entends réaliser une analyse des registres de titres de propriété de l’arrondissement de Beyoğlu. Cette approche méthodologique présente de nombreuses difficultés liées à l’accession aux titres de propriétés. La recherche réalisée par Ayhan Aktar relative à l’impôt sur la propriété en souligne toutefois la pertinence. Ayhan Aktar a analysé le transfert de richesses de mains de non-musulmans à mains de musulmans, devenus ainsi une classe de commerçants ne constituant pas une menace contre l’administration de la République. Ceci semble précisément être le cas pour Beyoğlu, sans que les propriétaires originels aient été rétribués à hauteur de la valeur réelle des propriétés. En analysant le changement de propriétaires, il sera possible de suivre le mouvement des populations.
    En outre, l’analyse des titres de propriétés peut être complétée par la collecte d’histoires orales et de récits de vie fournis par d’anciens habitants du quartier, qu’ils y résident encore ou non.
    Seront ensuite explorés les aspects concernant le tissu social actuel du quartier. Dans le cadre de mon mémoire de DEA j’ai analysé une partie de ce tissu, à savoir les familles kurdes installées au cours de la dernière décennie suite aux conflits dans leur village d’origine en Anatolie du sud-est. Cependant, le quartier abrite une population très hétérogène. On peut avancer l’idée que ce quartier a eu tendance à être un premier lieu d’habitation pour des populations à revenus faibles avant qu’elles trouvent les moyens de se déplacer ailleurs dans la ville. Sa population est donc constamment renouvelée.
    À partir de ce point, je chercherai à répondre aux questions suivantes :

    • Quelle est l’influence de la migration interne sur la structure de la population du quartier ?
    • Quelles sont les spécificités du parc immobilier du quartier qui le rendent accessible aux populations pauvres ?
    • Quelles sont les activités économiques dans le quartier ; quelle est la part du secteur informel ?

    Je compte mener un travail de terrain auprès d’un nombre limité de familles habitant actuellement Tarlabaşı, en m’appuyant sur la méthode de l’observation participante nourrie d’entretiens.
    En bref, Tarlabaşı est un quartier structuré par les émigrations et les immigrations. Au cours des différentes périodes, divers groupes ethniques s’y sont installés, transformant le quartier. Mon objectif est de saisir la nature de ces transformations en étudiant les registres de propriété et d’esquisser une carte sociale du quartier au fil de l’histoire.

    Conclusion

    De nombreuses critiques constructives ont été formulées au cours de cette école doctorale. Elles m’ont ouvert de nouvelles pistes de réflexion. La discussion a porté sur deux points essentiels : premièrement, la nécessité d'établir une approche comparative ; deuxièmement, la prise en compte du concept d’“ étranger de l’intérieur ” développé par Lamia Missaoui . Les participants ont donné des exemples d'autres villes du bassin méditerranéen, dont certains quartiers ont vécu un destin similaire à celui constituant mon objet d'étude. Il pourrait être possible de tracer les traits de la “ taudification ” de ces quartiers en passant par leur processus de transformation démographique. L'exemple de Jérusalem est notamment intéressant et m’incite à porter un regard croisé. Le deuxième point, la notion d’“ étranger de l'intérieur ”, permet de suivre le processus de construction des étrangers de l'intérieur à partir des communautés minoritaires à la fois dans les dernières décennies de l'Empire ottoman, et dans la République turque. Cette notion pourrait également permettre d’élucider les comportements actuels de la République vis-à-vis de ses minorités.

    Bibliographie

    • AKTAR, Ayhan, Varlik Vergisi ve ‘Türklestirme’ Politikalari, Istanbul, Iletisim, 2000.
    • Birlesmis Milletler Mülteciler Yüksek Komiserligi, Dünya Mültecilerinin Durumu–Bir insanlik sorunu, Oxford, Oxford University Press, 1997.
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    • ERDER, Sema, “ Yeni kentliler ve kentin yeni yoksullari ”, Toplum ve Bilim, n°66, Printemps 1995.
    • ERDER, Sema, Kentsel Gerilim, Ankara, Umag, 1997.
    • Insan Haklari Dernegi, “ Istanbul’a siginan Kürtlerin yasam kosullari üstüne ”, Insan Haklari Dernegi Bülteni, Istanbul, Özel Sayi, décembre 1998.
    • Istanbul Ansiklopedisi, Istanbul, Tarih Vakfi, 1995.
    • KIRISÇI Kemal–WINROW Gareth M., Kürt sorunu–Kökeni ve gelisimi, Istanbul, Tarih Vakfi Yurt, 1997.
    • SÖNMEZ, Mustafa, Istanbul’un Iki Yüzü–1980’den 2000’e Degisim, Ankara, Arkadas, 1996.
    • SEN, Mustafa, “ Güneydogu Anadolu göçmenleri, konut ve kentlesmede yeni örüntüler ”, in Emine M. Komut (ed.) ‘Digerleri’nin Konut Sorunlari, Ankara, TMMOB Mimarlar Odasi, 1996.
    • YERASIMOS, Stéphane, “ Istanbul : La naissance d’une mégapole ”, Revue Géographique de l’Est, Tome XXXVII, n°2-3, Septembre 1997, pp. 189-215.
  • Benoît FLICHE

    Benoît FLICHE
    CR1 CNRS
     
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  • Bürge Elvan Erginli - Intra-metropolitan mobility patterns in Istanbul : 11/11/10

    Séminaire "Mémoires et mobilités urbaines"
    Jeudi 11 novembre 2010 à 18h00 à l’IFEA
    Bürge Elvan Erginli(Université de Bilgi)
    "Intra-metropolitan mobility patterns in Istanbul"
    Intervention en anglais

  • Bürge Elvan Erginli - Intra-metropolitan mobility patterns in Istanbul : 11/11/10

    Séminaire "Mémoires et mobilités urbaines"
    Jeudi 11 novembre 2010 à 18h00 à l’IFEA
    Bürge Elvan Erginli(Université de Bilgi)
    "Intra-metropolitan mobility patterns in Istanbul"
    Intervention en anglais
  • Camille Schmoll : Espaces cosmopolites et circulants transnationaux : les effets des mobilités contemporaines sur les territoires méditerranéens

    Naples , troisième ville d’Italie, peine à se dégager des représentations négatives qui l’ont longtemps caractérisée. Capitale du Mezzogiorno, elle concentre en effet les difficultés d’un sud italien en mal-développement : un taux de chômage particulièrement élevé, une criminalité organisée en redéploiement, confèrent à la ville un caractère a priori peu attractif. Dans ce contexte, comment penser et expliquer l’existence d’un flux migratoire dirigé sur Naples, ville aux marges des grands processus de concentration contemporains ?

    En effet, si elle n’est que la septième ville d’Italie pour sa présence étrangère, Naples n’en est pas moins un lieu de passage de toute première importance dans les trajectoires des individus migrants, mais le fait que cette mobilité soit difficilement quantifiable contribue à sous-estimer leur présence dans la ville.

    D’autre part, cette mobilité est souvent interprétée comme une contrainte : la métropole napolitaine, tout comme le Mezzogiorno en général, serait la porte d’entrée de l’Europe et Naples, plaque tournante de l’immigration, constituerait un lieu de refuge provisoire pour des oiseaux de passage en attente d’un permis de séjour (Piore, 1979).
    Ainsi les flux migratoires convergeant sur Naples, épiphénomènes des dynamiques migratoires contemporaines, seraient peu dignes d’étude car les migrants n’y laisseraient que peu de traces. Les périphéries dégradées de Pianura et Ponticelli, lieux d’errance et de déshérence, témoignent de cette interprétation. Interprétation univoque et assez classique des mobilités qui doit être dépassée, car si cette particularité de la métropole napolitaine existe bel et bien, elle masque d’autres aspects de la réalité migratoire.

    En outre, cette interprétation témoigne d’une incapacité à imaginer que la ville puisse attirer les migrants : Naples n’a-t-elle pas représenté pendant des décennies l’archétype de la ville qu’on quittait ?

    Et pourtant, il semble que Naples, ville poreuse , soit en phase d’être transformée par cette présence : on assiste ainsi à la constitution dans le quartier de la gare et dans certaines périphéries de la ville, d’un dispositif économique transnational qui a entraîné l’ouverture de nombreux commerces communautaires et de vente en gros (Chinois, Sri Lankais, Maghrébins, Sénégalais) et qui attire des migrants, parmi lesquels des commerçants ambulants (Marocains, Sénégalais, Nigérians, Polonais et Ukrainiens), des immigrés en Italie venus faire leurs emplettes et surtout des circulants transnationaux (Algériens, Marocains, Tunisiens). Pour ces migrants, la ville de Naples est une étape. En mobilité, ils construisent des réseaux et circulent entre différents pôles, dont les localisations varient selon les populations considérées, et nous invitent à rechercher de nouveaux instruments d’analyse des flux.

    Il convient donc de prendre en compte les capacités des individus migrants à développer leurs propres initiatives et à créer de l’emploi , mais aussi à fédérer des territoires a priori peu connectés les uns aux autres. En effet, pour les populations étudiées, il semble bien que la mobilité constitue un atout que l’autochtone ne possède pas toujours, puisqu’elle réserve la possibilité de tirer profit simultanément de plusieurs espaces. Mieux, par le truchement de la circulation, il y a construction et mise en réseaux de territoires discontinus. La ville de Naples s’intègre ainsi à un archipel de lieux stratégiques dans les circulations d’hommes, d’informations et de marchandises.
    Plus généralement, l’objectif est d’engager une réflexion sur le rôle des métropoles européennes secondaires dans la structuration d’espaces et de réseaux migratoires transnationaux. L’exemple napolitain invite en effet à réfléchir sur la place de ces métropoles secondaires méditerranéennes -qui ne sont pas des grandes métropoles polarisatrices, centres de décision importants au cœur de l’économie monde- dans les dynamiques migratoires actuelles. Leur position marginale —souvent de charnière, voire de frontière— leur confère-t-elle un rôle particulier pour les migrants ?

    Une de nos hypothèses est que les migrants, en intégrant ces villes à des réseaux urbains, leur rendent une centralité (et peut-être même une modernité ?) en polarisant des flux sur ces villes et en exploitant les ressources offertes par leurs territoires. En d’autres termes, “ ce qui apparaît à l’échelle locale comme minorité se trouve à l’échelle des réseaux comme centralité, une centralité diverse de celle historique et locale, qui pourtant appartient à la dynamique interne de la ville ” (Tarrius, 1992).

    Questionnements

    Les questionnements présents dans ce travail s’articulent autour des thématiques suivantes :

    • Mobilité : la mobilité est-elle nécessairement une contrainte, ou ne peut-elle pas correspondre à des stratégies délibérément choisies ? L’étude des mobilités nécessite d’envisager macro et micro-échelles, d’effectuer des télescopages dans l’observation (Viard, 1994, pp. 8-9). En effet, pour les populations que nous étudions cette mobilité est à la fois locale, urbaine (ancrages territoriaux dans l’aire métropolitaine de Naples) et globale, transméditerranénne (des réseaux fluides en construction et en expansion entre le Maghreb et l’Europe méridionale).
    • Marginalité : la marginalité spatiale (les espaces étudiés, quartiers en déshérence et villes de périphérie, se situent principalement aux marges des centres-villes) équivaut-elle nécessairement à une marginalité sociale ? Ce qui est perçu comme marginal par certains (la ville de Naples et ses caractéristiques socio-économiques, les quartiers étudiés) peut-il être central pour d’autres ? Ce type de questionnement nécessite une remise en question de nos hiérarchies et probablement de substituer le couple traditionnel centre/périphérie au profit d’une multipolarité des lieux de la migration (Tarrius, 2000).
    • Dimension marchande : Pourquoi la dimension marchande domine-t-elle à Naples ? En d’autres termes, de quelles manières la ville devient/redevient-elle un pôle marchand important dans un système de mouvement de personnes, de marchandises et de valeurs (matérielles et immatérielles) ? Il s’agit ici de s’interroger sur les atouts, notamment économiques, que peut offrir la ville aux migrants mais aussi de se demander dans quelles mesures les migrants, par le biais d’une forte structuration communautaire, parviennent à transformer la ville. En d’autres termes, quelle est la part des structures d’opportunités (notamment un tissu socio-économique particulier, basé sur des pratiques souvent informelles), et quelle est celle des ressources communautaires dans la constitution d’une réalité marchande à Naples ? Dans le choix d’une localisation, le lieu tient-il une place prépondérante, ou bien y a-t-il équivalence des lieux , comme la fluidité des réseaux migratoires pourrait le laisser croire ?
    • Territoires cosmopolites : Quels sont les effets des mobilités sur le territoire ? De quelle manière les circulants produisent-ils des formes originales de territorialisation, des territoires cosmopolites ? La notion de cosmopolitisme recouvre celles d’identité locale, de création de richesses et de coexistences pacifiques. Dans ces espaces cosmopolites, c’est l’altérité, la capacité d’être en rapport avec des groupes différents qui structure le rapport à l’autre. Mais le terme est encore à préciser et reste également à comprendre si ces phénomènes de cosmopolitisme sont de nature nouvelle, en d’autres termes s'ils réactualisent des formes traditionnelles d’échange (réapparition de places marchandes en Méditerranée semblables aux “ comptoirs ” traditionnels), ou bien si on assiste à la mise en place de nouvelles formes de circulation spatiale et sociale.

    De fait, un des aspects les plus intéressants du phénomène migratoire à Naples est précisément celui des interactions qui se jouent dans les places marchandes entre collectifs différents. Dégager ces interactions, mais aussi les articulations entre économie formelle et informelle, locale et transnationale, semble nécessaire à l’analyse du dispositif en constitution à Naples.
    L’observation de situations de mobilité et d’échange et la reconstitution de trajectoires socio-spatiales mettent en lumière les transformations impulsées par des individus entrepreneurs qui montrent qu’on peut créer du territoire sans être nécessairement “ enraciné ” et invitent à concevoir les migrations contemporaines non plus uniquement de façon bipolaire, mais en termes d’archipel et de pluri-centralités. Dans ce contexte, les données officielles, en particulier de stock, peu à même de traduire les mobilités, sont insuffisantes. La nécessité d’observer et de quantifier la circulation conduit à rechercher des instruments d’analyse nouveaux. Comptabiliser les modes de transport utilisés et souvent auto-produits par les migrants et les emprunter pourrait permettre de préciser l’importance et les modalités des flux (De Tapia, 1996).

    Espaces de la migration à Naples, espaces étudiés

    On peut grossièrement distinguer trois types d’espaces transformés par la présence des migrants à Naples, en fonction de la distribution spatiale des migrants et de leurs situations migratoires :

    • Les quartiers d’installation durable du centre-ville ;
    • Les périphéries de transit et d’errance, aux marges de la ville ;
    • Les territoires de la circulation et de l’économie du migrant.

    Ces derniers constituent l’objet de notre travail. Ce sont en effet les espaces qui ont été les plus transformés par la présence des migrants. Migrants et non immigrés, car le terme de migrants souligne davantage la mobilité, la co-présence en plusieurs espaces des individus étudiés, mais aussi leur capacité à créer du territoire. Traversés par des circulations intenses, ces espaces correspondent également aux zones qui concentrent la présence étrangère la plus importante.
    Les prémices de l’apparition d’une économie du migrant dans ces espaces ont lieu dans les années 1980 qui sont simultanément celles de bouleversements socio-économiques et celles du début d’une immigration structurelle en Campanie. La grande entreprise, outil-symbole d’une politique du développement méridional, décline, alors que d’autres activités, liées à d’antiques traditions, émergent. Ces secteurs, petit commerce et artisanat, désignés comme marginaux, se montrent particulièrement dynamiques. Ainsi il n’est pas rare que le petit commerce devienne commerce de gros et l’artisanat, manufacture. C’est précisément dans ces activités que les nouveaux arrivants s’insèrent. Le processus économique s’affirme et se renforce durant les années 1990, parallèlement au renforcement du phénomène migratoire. Mieux, il semble que les populations migrantes tirent profit des dynamiques économiques les plus porteuses et originales de Naples et ainsi, contribuent directement au renouveau de la ville . Les terrains étudiés, représentatifs de la circulation et de l’économie du migrant sont au nombre de trois : Il s’agit d’un quartier central mais déconsidéré et “ laissé en friches ” pendant de nombreuses années, et de deux zones périphériques en développement productif :

    • Le quartier de la gare à Naples ;
    • Les périphéries productives et commerciales textiles de la zone vésuvienne ;
    • Les périphéries productives et commerciales de la chaussure au nord de Naples.

    Entrepreneurs circulants et mobilités transméditerranéennes

    Effectuer une typologie des pratiques de mobilité et des réseaux sociaux qui les soutiennent peut permettre de comprendre comment Naples se constitue en pôle marchand. Les figures du commerçant ambulant marocain et circulant algérien semblent significatives dans la mesure où elles illustrent bien la place de Naples dans des stratégies migratoires et des mobilités transméditerranéennes.
    Si une telle classification présente des limites, le recours à ces types en tant que figures caractéristiques d’une catégorie de personnes s’avère nécessaire en tant que modèle simplifié des comportements qui permet de comprendre et d’appréhender la réalité. Cette typologie est donc une “ commodité méthodologique pour rendre compte à un certain moment du parcours de recherche, de convergences de sens, de proximités de formes, à même d’articuler de nombreuses et microscopiques observations empiriques en unités de comportements collectifs comparables ” (Tarrius, 1992). Il s’agit également de comprendre que les individus étudiés ne correspondent pas nécessairement totalement à ces types et ne sont pas des figures figées. Les comportements fluctuent, et en ce sens, définir des types c’est aussi “ identifier les passages des uns aux autres ” (Tarrius, 1992).

    Le commerçant ambulant “ fourmi ” marocain : une stratégie basée sur la mobilité périurbaine et le va-et-vient

    La présence marocaine en province de Naples se concentre dans la zone vésuvienne, région périurbaine dont les caractéristiques socio-économiques se montrent, dès les années 1970, favorables à l’installation d’un groupe d’hommes d’âge moyen et pratiquant le commerce ambulant. Très vite, une filière migratoire connectant les régions centro-occidentales du Maroc (Khouribga, Beni Mellal, El Borouj) —nouvelles régions d’émigration— et la zone vésuvienne se met en place.
    La stratégie commerciale de ces migrants se fonde sur une pratique de la mobilité à double échelle, c’est-à-dire périurbaine et transméditerranéenne. L’activité locale, exercée de manière itinérante, a pour moyen de locomotion la circumvesuviana (le train qui encercle le Vésuve) qui permet de se rendre dans les lieux d’approvisionnement et de vente. À San Giuseppe Vesuviano, ces commerçants achètent articles textiles, linge de maison et prêt-à-porter, qu’ils vendent au porte-à-porte et sur les marchés. Dans le centre de Naples, ils achètent mouchoirs en papier, bibelots et jouets de plastique. Depuis peu, ils se fournissent également en vêtements et bibelots auprès des grossistes chinois. La clientèle privilégiée de ces marchands est constituée de femmes au foyer isolées des grands centres d’achat qui ont recours au Marocain pour se “ dépanner ” en produits d’entretien ou en linge de maison et ses trajectoires couvrent presque la totalité de la province de Naples, à l’exception du centre-ville. Le carozzino, support de ses marchandises, est une poussette pour enfants, aménagée afin de pouvoir servir à la fois de présentoir et de moyen de transport.
    À Naples, le commerce ambulant constitue l’illustration paradigmatique de la pratique de l’arrangiarsi, si bien que le parcours du commerçant marocain rappelle fortement celui de certains Napolitains, et notamment, dans la zone vésuvienne, celui des fameux magliari (fripiers) qui, partant de la vente ambulante de vêtements usagés dans l’après-guerre, sont devenus grossistes puis producteurs (ils fournissent actuellement les commerçants maghrébins) et représentent aujourd’hui les self-made-men par excellence.

    Le commerçant marocain, tirant profit des opportunités offertes par le contexte, s’est construit une stabilité dans la précarité. Précaires durables, certains d’entre eux pratiquent la même activité depuis une vingtaine d’années. Cette situation de précarité est rendue supportable par les fréquents allers-retours (environ 3 mois/an) pratiqués vers la région d’origine où ils ont laissé leur famille. “ D’ici, de là-bas, d’ici et de là-bas à la foi ” (Missaoui, 1995), véritable fourmi (Tarrius, 1992), le commerçant marocain perpétue son activité au-delà des frontières de l’Italie, transportant des marchandises qu’il vendra par la suite sur les marchés ou à l’un des détaillants ayant ouvert une boutique sur le souk de Khouribga ou encore disposant d’un emplacement en sous-location au marché du soleil à Marseille, qui constitue alors une étape sur le chemin du retour.
    Les voyages sont effectués en voiture (il y a à Khouribga un célèbre marché aux voitures italiennes), en fourgonnette, ou en autocar (suite à des accords réalisés entre sociétés de transports marocaines et napolitaines, les autocars pour Khouribga quittant la place de la gare à Naples ne manquent pas), parfois même en bateau (ligne Alicante-Salerne).

    Le circulant algérien : Naples partie intégrante d’un circuit commercial transméditerranéen

    La présence importante d’Algériens à Naples (mais aussi en Espagne, en Turquie, en Angleterre, au Canada, …) illustre l’ouverture de l’espace migratoire algérien et la fin de la relation bipolaire France/Algérie . Nombre d’entre eux sont des commerçants nomades originaires de l’est du pays, en possession d’un visa d’affaires. Leur organisation s’appuie sur la présence de groupes sédentaires résidant à Naples et repose sur un triangle commercial qui comprend San Giuseppe dans la zone vésuvienne (rebaptisée “ Saint Joseph ”) pour les produits textiles (linge de maison et parures matrimoniales, vêtements), San Pietro à Patierno au nord de Naples pour la chaussure et le quartier de la gare à Naples qui remplit outre la fonction de centre d’achat en gros (contrefaçons de jeans et d’articles de sport), celle plus complexe de centre d’hébergement, de services et de tractations. Le choix du produit s’adapte avec une grande souplesse à la demande (certains Algériens alimentent ainsi les boutiques de Marseille et Alger) et à la conjoncture (modes, …). Naples est appréciée à la fois pour la diversité des produits et pour le prix des marchandises, qui conservent néanmoins le prestige du made in Italy. Depuis peu, ces commerçants effectuent une partie de leurs achats auprès de la centaine de grossistes chinois qui ont récemment ouvert leurs portes dans le quartier de la gare .

    Le marché de gros napolitain s’articule pour ces migrants à un circuit commercial transméditerranéen. Ils se sont en effet spécialisés dans l’acheminement de marchandises entre la France, le Mezzogiorno et l’Algérie, si bien que leurs pratiques forment un véritable triangle commercial qui comprend Naples, Marseille et Alger. L’importance des circulations (maritimes, routières, ferroviaires) entre ces trois pôles en témoigne. En effet, si le développement du marché napolitain doit probablement être associé au déclin de Belsunce à Marseille , la place marseillaise est loin d’avoir disparue : les connexions entre Belsunce et Naples ne manquent pas. Au car d’une célèbre société de transports effectuant deux fois par semaine l’aller-retour Naples-Marseille, les commerçants préfèrent un mode de transport auto-organisé. Ainsi, il existe à notre connaissance deux autocars quittant chacun la place Garibaldi deux fois par semaine. L’un capte plutôt le réseau d’Annaba, l’autre celui de Constantine . Les points de départ et d’arrivée sont des hôtels de Naples et de Marseille, disposant chacun d’un entrepôt. Pour la plupart de leurs passagers, Marseille est une étape vers l’Algérie.

    Ces deux figures, des Marocains “ fourmis ” et des circulants Algériens, sont complémentaires : par leurs pratiques marchandes circulatoires, ces commerçants transforment la place napolitaine, sans en faire nécessairement un lieu d’installation permanente. Naples est ainsi devenue partie intégrante de territoires circulatoires, entendus comme “ socialisation d’espaces supports à des pratiques de mobilité ” (Tarrius, 2000). Dans cette perspective, les marges urbaines ne sont pas nécessairement des espaces d’errance pour des étrangers sans ressources matérielles et symboliques mais partie intégrante, au cœur de réseaux transnationaux, d’un archipel de lieux-clefs pour les migrants.
    En outre, ils participent dans l’aire métropolitaine de Naples du développement d’une économie du migrant qui a pour conséquence une certaine renaissance du quartier de la gare à Naples. La transformation du quartier comprend plusieurs aspects : lieu de rencontre, de socialisation et d’échange de devises (le quartier est le point d’arrivée et de départ de nombreux autocars pour Marseille, le Maghreb mais aussi la Pologne et l’Ukraine) et de marchandises, lieu de passage et point d’appui (parfois le quartier constitue la toute première étape du parcours migratoire en Italie), point commun entre toutes les communautés marchandes qui la traversent, lieu de territorialisation (institutionnalisée par la création durant l’été 2001 d’un marché pour ces vendeurs de rue) et d’approvisionnement du commerce ambulant. Le quartier, longtemps déconsidéré, a recouvert, grâce à l’économie du migrant, une identité propre. Les Italiens ont également profité de cette dynamique par la valorisation d’une série d’activités tombées en friches, comme celle des hôtels.
    La multiplicité de ces aspects et la complexité des dynamiques qui traversent ce quartier contribuent à en faire un espace cosmopolite de rencontres et d’échange, au sens ou il y a instauration de proximités sociales entre populations diverses, “ co-présences tributaires des mobilités, de populations riches ou pauvres, ethniques ou non ” (Tarrius, 2001).

    Bibliographie

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    • VIARD J., La société d’archipel ou les territoires du village global, édition de l’Aube, 1994.
  • Conférence internationale : "Guests and Aliens" Re-configuring new mobilities in the Eastern Mediterranean post 2011-9,10/12/2014"

    Cette rencontre vise à rendre compte des questions suscitées dans les sciences sociales mondiales et dans les actions développées par des associations et ONG, par les migrations et les mobilités des populations, notamment syriennes, consécutives aux mouvements de protestations survenus dans les régions du Sud et de l’Est de la Méditerranée à partir de l’année 2011. Participeront à la conférence des chercheurs en sciences sociales issus de disciplines variées, travaillant sur les questions migratoires en Europe, aux Etats-Unis et au Moyen-Orient, avec une perspective historique et une démarche ethnographique. Une table ronde réunissant des représentants d’associations et d’ONG travaillant en contact étroit avec les populations migrantes, viendra clôturer la conférence. Les comptes-rendus des communications seront publiés sur support électronique sous forme de « Dossier de l’IFEA » et sous forme d’ouvrage collectif dans une maison d’édition anglophone.


    INTERNATIONAL CONFERENCE “GUESTS AND ALIENS”
    RE-CONFIGURING NEW MOBILITIES IN THE EASTERN MEDITERRANEAN POST 2011
    with a special focus on Syrian refugees

    Istanbul, 9th and 10th of December 2014
    IFEA, Palais de France, Nur-i Ziya Sokak, 10 Beyoğlu – Istanbul Turkey

    Organised by
    - l´Institut Français d´Études Anatoliennes (IFEA)

    - the Research Network “Re-Configurations. History, Remembrance and Transformation Processes in the Middle East and North Africa” at the Philipps-Universität, Marburg
    With the support of International Organization for Migration (IOM)
    programme

  • D. Fırat, M. Durmaz, S. Darıcıoğlu - Les lieux de mémoire du coup d'État de 1980 : 16/02/11

    Séminaire "Mémoires et mobilités urbaines"
    Mercredi 16 février 2011 à 18h à l’IFEA
    Derya Fırat
    (Université Mimar Sinan), Melike Işık Durmaz (doctorante), Sevda Darıcıoğlu (master)
    Les trois intervenantes sont à l'origine de l'association des études sociologiques de la mémoire et de la culture (BEKS)
    "Les lieux de mémoire du coup d'état de 1980"
    Intervention en français

  • Delphine Pages : Mobilités et aires métropolitaines des villes secondaires du delta du Nil

    En Égypte, depuis le milieu des années 1970, début de l’ouverture économique, les systèmes migratoires se sont considérablement transformés ; les migrations résidentielles, longtemps dominées par l’exode rural, grand moteur de la croissance urbaine, se sont inversées : les villes sont beaucoup moins attractives, de nombreux citadins les quittent en direction des villages périurbains. En outre, les migrations, au sens strict du terme, c’est-à-dire impliquant un changement de résidence , ont tendance à être supplantées par des déplacements de types plus complexes que certains auteurs résument sous le terme de “ circulation ” .
    Ces mobilités permettent de mieux saisir les dynamiques urbaines actuelles —ralentissement des rythmes de croissance des grandes métropoles et villes secondaires, dynamisme des bourgs périurbains— et dessinent les contours d’une nouvelle définition de l’urbain, qui dépasse largement les limites de la ville officielle et celles de l’agglomération. Le lien entre ces mobilités et la formation de nouvelles configurations territoriales, les aires métropolitaines, constitue l’enjeu principal de cette recherche.
    Si les migrations internationales et interrégionales ont fait l’objet de nombreux travaux scientifiques en Égypte, les mobilités intra-métropolitaines restent mal connues. Dans ce domaine, la thèse de S. Fanchette sur l’urbanisation des campagnes dans le Delta du Nil constitue un travail pionnier : si de moins en moins de ruraux quittent leurs villages pour s’installer en ville, en revanche, beaucoup d’entre eux y travaillent et s’y rendent quotidiennement. De plus, la crise du logement dans les grandes villes pousse de plus en plus de ménages citadins à venir s’établir dans les bourgs périphériques, à la recherche d’un loyer plus modéré. On comprend mieux le développement intense de mobilités circulaires.
    Pourtant, ces mutations des systèmes migratoires tardent à s’imposer dans les problématiques de recherche et il arrive encore que les migrations internes soient uniquement envisagées en termes d’exode rural et d’urbanisation . Ce cliché a la vie longue, ce qui risque de poser à terme des problèmes en termes d’aménagement du territoire.
    Si l’enjeu de ces nouvelles dynamiques a suscité des travaux à l’échelle des grandes métropoles —Le Caire essentiellement, avec A. Deboulet sur les mobilités résidentielles et C. Barge sur les mobilités quotidiennes—, la capacité des villes secondaires à structurer ces déplacements complexes n’a pas encore été démontrée. Aussi, en partant de l’analyse des trois plus grandes villes secondaires du Delta —Tantâ, Mahalla et Mansûra, agglomérations de 500 000 habitants—, on cherchera à approfondir la mesure et la structure des flux créés par les mobilités résidentielles et circulaires, pour ensuite mener l’étude de la recomposition des territoires métropolitains, dessinés par ces nouvelles dynamiques.

    Les mesures de la mobilités

    Cerner avec précision l’ampleur, la structure et l’évolution de la mobilité, soulève de nombreuses difficultés.

    Migrations résidentielles : le desserrement urbain

    On ne dispose pas des outils statistiques fiables pour mesurer ces migrations résidentielles. En effet, les données publiées par le CAPMAS ne sont disponibles qu’au niveau du gouvernorat, divisé en deux secteurs, urbain et rural. Seule conclusion que l’on puisse tirer de ces données : la prédominance des migrations rural-rural et de celles urbain-rural à l’intérieur des gouvernorats étudiés, la Daqahliyya et la Gharbiyya. Toutefois, la classification officielle de l’urbain en Égypte, qui est loin de correspondre à la réalité, pourrait corrompre l’interprétation de ces tendances : ces migrations sont moins le signe d’une inversion de l’exode rural, que d’une redistribution des dynamiques urbaines dans un champ plus vaste, l’aire métropolitaine.
    Une autre méthode, plus expérimentale, nous permet de confirmer cette hypothèse. À partir du recensement de population, on calcule des taux annuels de migration nette, en retranchant le taux d’accroissement de la population au taux d’accroissement naturel . Comparée aux tableaux du CAPMAS, cette méthode a l’avantage d’être calculable à l’échelon le plus fin, la commune, mais souffre d’un inconvénient, la perte de l’information géographique sur l’origine et la destination des migrants. Dans l’ensemble, le bilan migratoire des grandes villes du Delta est négatif (-0,36 % pour Mahalla et –0,11 % pour Tantâ) —Mansûra fait figure de cas isolé, en gardant un caractère attractif (0,17 %) —, alors que les districts ruraux des villes secondaires ont tous un bilan excédentaire, et plus particulièrement les villages qui composent leurs agglomérations.
    L’inversion des tendances migratoires constatées en Égypte renvoie donc à un phénomène classique de desserrement urbain, qui a été décrit pour les grandes métropoles mondiales (Moriconi, 2000). Ce phénomène se traduit aussi au niveau de la population : les centres-villes perdent des habitants, tandis que les banlieues de l’agglomération en attirent. Ces mouvements de redistribution ne se limitent pas aux communes de l’agglomération, mais s’étendent aussi à la couronne plus large des villages périurbains.
    Nombreux sont les ménages qui quittent la ville pour s’installer dans les villages périurbains, ou qui choisissent d’y rester, tout en continuant à travailler en ville. Plusieurs facteurs expliquent ces nouveaux “ modes d’habiter ” : coût moins élevé des logements , transports peu chers, amélioration des équipements et services en milieu rural... La hausse des loyers urbains est le reflet d’une pression foncière, particulièrement marquée dans les villes secondaires du Delta. Contrairement au Caire ou à Alexandrie, ces grands centres urbains ne disposent pas de terrains désertiques pour y déverser le trop-plein de leur croissance. L’extension urbaine se fait donc forcément au détriment des terres agricoles dont la protection est de plus en plus sévère. S’il est interdit depuis plusieurs années de construire sur des terres agricoles, l’instauration d’un décret militaire en 1996 a fait en sorte que la loi soit correctement appliquée : toute infraction est désormais immédiatement sanctionnée par l'arrivée de bulldozers qui détruisent les constructions illégales.
    Pour donner une image complète de ces mobilités résidentielles, il nous a paru important de terminer sur une typologie très simple de ces migrations, bâtie sur le critère de motivation du changement de résidence.
    Le cas le plus courant renvoie à un phénomène qui a déjà été décrit pour le Caire, la décohabitation des jeunes ménages. P. Fargues explique ce phénomène par l’évolution des structures familiales, résultat de la transition démographique : “ Alors qu’auparavant un homme avait de bonnes chances de succéder à ses parents dans le domicile familial au moment de son propre mariage, il doit aujourd’hui s’établir séparément. Cet allongement du cycle familial suppose l’extension du parc de logement ” (Fargues, 2000, 65-66). Alors que les centres sont saturés, les appartements disponibles et bon marché se situent plutôt en périphérie, dans les quartiers informels ou les villages périurbains.
    On distingue ensuite deux grands types de migrations, les premières dites “ contraintes ”, parce qu’elles sont vécues comme un rejet de l’espace urbain, alors que les secondes s’insèrent davantage dans une stratégie familiale.

    • Les migrations “ contraintes ” sont souvent le résultat d’un incident conjoncturel : conflits graves avec la belle-famille, effondrement d’immeubles… Ce dernier cas de figure est assez fréquent, compte tenu de la “ taudification ” des quartiers anciens, où de nombreuses maisons menacent de s'écrouler. Incapables de retrouver un logement à un prix abordable, les familles touchées ont pu vivre plusieurs années dans des huttes (ìshash), édifiées généralement dans la même rue que leur ancien domicile. Souvent, elles finissent par être relogées par le gouvernement dans des logements sociaux, disséminés dans des villages voisins. Quand les familles ne sont pas prises en charge par l’administration locale, elles choisissent de partager un appartement à plusieurs dans ces mêmes villages périphériques et cohabitent à trois ou quatre ménages, rarement de la même famille. Sans en arriver à la situation extrême de l’effondrement d’immeubles, il est fréquent que certains citadins démunis ne soient plus capables de payer un loyer en centre-ville.
    • Pour d’autres, la migration apparaît comme le fruit d’une stratégie : un médecin de Tantâ a décidé de s’installer à Sibirbây. Il travaille en ville, à l’hôpital et dans un dispensaire du village. Dans sa nouvelle résidence, il a la possibilité de posséder un immeuble entier pour sa famille, dispose de tous les équipements urbains —égouts notamment— et cela à un endroit accessible au centre-ville en moins de dix minutes. En outre, il existe aussi des migrations de retour au village, au moment de la retraite. Très souvent, des fonctionnaires qui étaient locataires en ville pour une somme modique, cèdent leur appartement à leurs enfants et construisent une nouvelle maison, légèrement à l'extérieur du village.

    Entre la grande ville, centre des emplois et des services, et son environnement rural, se déploie une intense circulation.

    Le développement des mobilités circulaires

    Paradoxalement, le développement des mobilités circulaires semble aller de pair avec l’appauvrissement progressif des sources. Le recensement de population de 1976 offrait un tableau sur les mouvements pendulaires (navettes domicile-travail). Par exemple, 23 % des personnes qui travaillaient à Tantâ résidaient hors de la ville, et une majorité provenait de son district rural. Vingt-cinq ans après, les mouvements se sont renforcés et les zones d’influence se sont très certainement élargies. Toutefois, il est pratiquement impossible de les mesurer avec exactitude.
    Le seul calcul que nous avons pu effectuer pour 1996 consiste à établir le rapport entre les actifs au lieu de travail, donnés par le recensement des établissements et ceux au lieu de résidence, fournis par les recensements de population. Mais, la comparaison entre les deux sources est loin d’être évidente : en effet, le recensement des établissements ne prend en compte que les gens travaillant dans un établissement, comme son nom l’indique, et parmi ceux-là, ceux qui ont un contrat stable. D’autre part, le secteur gouvernemental, c’est-à-dire essentiellement les fonctionnaires, n’est pas pris en compte. Cependant, un tableau du recensement de population permet de remédier à ce handicap, car il donne les actifs résidents en fonction des secteurs, public, gouvernemental et privé, en spécifiant pour ce dernier les actifs travaillant dans un établissement et hors établissement. Nous avons donc établi un rapport entre actifs au lieu de travail et au lieu de résidence, uniquement pour les secteurs publics et privés dans un établissement. Ce rapport permet uniquement de situer les espaces attractifs, mais de manière relative, sachant que les fonctionnaires constituent la majorité des emplois en ville et que tous n’y résident pas.
    Le résultat obtenu est peu surprenant, ce sont clairement les villes qui sont les plus attractives, à l’exception d’un district rural, celui de Mansûra, qui attire aussi des actifs, signe d’une délocalisation de l’activité dans la couronne périurbaine.
    Mais, les mobilités circulaires ne se réduisent pas aux navettes domicile-travail. Tout aussi intéressants à étudier sont les déplacements pour études. Là encore, les mesures ne sont qu’approximatives : en 1976, Tantâ attirait 18 300 élèves non résidents en ville, Mansûra 16 000. Dix ans plus tard, le recensement de 1986 n’a pas la même précision, mais l’on sait, par d’autres sources, que 40 % des étudiants de l’Université de Tantâ résident en dehors de son gouvernorat, la Gharbiyya. Sachant que les capacités d’accueil en résidence universitaire existent, mais sont réduites, et que la location d’un appartement en ville en un phénomène assez peu répandu, on peut en conclure que la majorité de ces étudiants effectue des déplacements quotidiens pour suivre leurs cours.
    Enfin, une façon de saisir ces mobilités circulaires consiste à s’intéresser de plus près à leur vecteur, un réseau de transport performant.

    Accessibilité urbaine : le succès des transports en commun

    Dans un système de peuplement où les densités rurales sont très élevées —1500 habitants/km2 en moyenne—, et où les métropoles régionales polarisent une majeure partie de l’activité économique et des services, les mobilités circulaires fonctionnent grâce à une bonne accessibilité aux grands centres urbains. Cette dernière est fondée sur la flexibilité et la hiérarchisation du système des transports collectifs, publics et privés —microbus et taxis collectifs— et sur un coût assez faible qui reste supportable même pour les ménages démunis.
    Ces notions de flexibilité et hiérarchisation sont fondamentales : la noria des microbus et taxis collectifs permet l’existence, dans tout village du Delta, d’une offre de transport en commun quasi-instantanée. Les trajets effectués se calquent et s’articulent sur la hiérarchie administrative : un véhicule desservira le tronçon village/chef-lieu de district, un autre opérera la jonction chef-lieu de district/capitale du gouvernorat. Très souvent, on constate une adaptation du parc automobile à la rentabilité des segments parcourus : si les microbus sont majoritaires pour les liaisons inter-villes, les “ pick-up ”, bâchés pour l’occasion et affublés de planches de bois en guise de sièges, sont plus courants pour la desserte de villages moins accessibles. En dépit de l’extrême diffusion de ce système de transports collectifs privés et sa grande souplesse, les autobus publics continuent à jouer un rôle très important : à Tantâ, ils transportaient, au début des années 1990, plus de 90 000 passagers par jour.
    La mesure des flux de véhicules pourrait constituer un bon indice de ces mobilités circulaires. Si des données ont pu être collectées suite à de nombreuses enquêtes auprès des responsables locaux, elles sont difficilement utilisables, notamment pour les taxis et microbus, où l’importance du trafic informel fausse les statistiques officielles .
    En dépit des difficultés à mesurer avec précision ces flux, il est indéniable que les mobilités circulaires ont pris une importance considérable tant dans la vie quotidienne que dans l’organisation de l’espace et que, partant, elles dessinent des territoires métropolitains aux configurations nouvelles, en abolissant les frontières entre l’urbain et le rural.

    Quelle configuration pour les aires métropolitaines ?

    Trois échelles de définition de l’urbain

    Afin de mieux saisir la notion d’aire métropolitaine, nous reprendrons la distinction établie par F. Moriconi-Ebrard sur les trois niveaux d’analyse de l’urbain :

    • la ville officielle a d’abord un sens politique. En Égypte, la définition administrative de l’urbain est très restrictive.
    • l’agglomération renvoie davantage à la vision du géographe, à un milieu. Son critère de délimitation, la continuité du bâti, est facile à délimiter. Dans le Delta, les taux d’urbanisation officiels et ceux de l’urbain aggloméré passent du simple au double, de 30 % à 60-70 %. Pour Tantâ, Mahalla et Mansûra, l’agglomération représente environ ¼ de population en plus, soit un apport de 100 000 habitants.
    • l’aire métropolitaine se définit surtout par une dimension socio-économique. C’est un “ système socio-économique fait de mouvement et dont on évalue les dimensions à partir des faits économiques ou sociaux : navettes domicile-travail, fonctions, niveaux de services. Ses limites sont invisibles dans l’espace car l’aire métropolisée s’appréhende par les réseaux. Or, par définition, les réseaux n’ont pas de limites territoriales ” (Moriconi-Ebrard, 2000, 1).

    Les problèmes méthodologiques liés à l’emploi de ce concept sont doubles :

    • problème d’ordre technique, de délimitation : en tant que réseaux, les aires métropolitaines n’ont pas de limites territoriales.
    • problème conceptuel, lié à la notion d’urbanité. On associe traditionnellement, et ce depuis très longtemps, les critères de centralité et de densité pour qualifier l’urbanité. Or, les aires métropolitaines, proches du concept de périurbain, semblent remettre en cause ces deux fondements :

    “ On a depuis environ 8500 ans expliqué la ville par un phénomène de concentration, c’est-à-dire de mouvements centripètes tendant à se réunir dans un centre. Or, il faudrait désormais l’expliquer par des mouvements centrifuges, c’est-à-dire par des éléments qui apparaissent a priori comme le propre de la ville, par exemple, la densité ” (Moriconi, 2000, 82) . Quel peut être l’apport du cas égyptien dans cette analyse des aires métropolitaines ?

    Fonctionnement et limites des aires métropolitaines

    Le fonctionnement et les limites des aires métropolitaines peuvent être analysés par le biais de bassins d’emplois et de caractéristiques socio-économiques des populations périphériques. Le premier critère, on l’a vu, est délicat à évaluer de manière systématique, toutefois, des études ponctuelles permettent de se faire une idée de l’origine des “ commuters ”. D’après une enquête réalisée auprès d’employés des grandes entreprises publiques et des fonctionnaires de l’Université de Mansûra, 34 % proviennent de la ville Mansûra, 20 % de son district rural, 20 % du district de Talkhâ, sa ville doublon de l’autre côté du Nil, et 11 % de celui d’Agâ, soit une grande majorité originaire d’une zone distante de moins de 15 km environ (W. Muhammad, 1999).
    En revanche, le second critère apparaît plus opérationnel : les recensements offrent une série de variables, parmi lesquelles on peut choisir des indices de l’urbanité, par exemple, la part de la population active employée dans l’agriculture (en négatif), dans l’industrie, ou encore la présence de diplômés du supérieur, ou enfin les taux d’analphabétisme et d’activité féminine… La combinaison de ces variables, si elle ne définit pas de territoire aux limites franches, dévoile la présence d’un double processus. D’une part, apparaissent des zones d’influence autour des grandes villes —le phénomène est plus marqué pour les capitales de gouvernorat, Tantâ et Mansûra— et d’autre part, il existe bel et bien un processus de diffusion de l’urbanisation, notamment aux agglomérations de plus de 10 000 habitants (Denis, 2001). Cette urbanisation in situ se traduit par non seulement par l’évolution socio-économique de ces populations, mais aussi par l’arrivée de services et d’équipements (commerces, eau potable, assainissement, écoles…) typiquement urbains.
    Les statistiques nous invitent donc à conclure à l’existence de zones métropolitaines, identifiables dans une certaine mesure, et parallèlement à l’atténuation du clivage urbain-rural. Mais, cela ne signifie pas pour autant la disparition de ces catégories dans les mentalités ou les pratiques des habitants. C’est ici qu’une approche socio-anthropologique s’avère complémentaire à la démarche quantitative utilisée jusqu’à présent.

    L’apport socio-anthropologique pour des limites de l’urbain floues

    Parallèlement aux contours géographiques qui s’estompent, l’urbain et le rural ne sont plus les lieux d’une identité exclusive, même si cette distinction reste très vivace dans les mentalités égyptiennes.
    Des entretiens avec les personnes qui effectuent ces circulations incessantes entre la grande ville et leur “ village ” démontrent que le sentiment de pluri-appartenance est très répandu et qu’elles maîtrisent aussi bien les différents espaces. Beaucoup se sentent citadins la journée sur le lieu de travail, et villageois, le soir, quand ils rentrent à la maison. Cette ambivalence peut se traduire par l’adoption de deux tenues vestimentaires différentes : le costume pour la ville et la galabiyya (longue tunique blanche) chez soi. En outre, des pratiques typiquement urbaines se diffusent suite à un contact prolongé avec la ville. Muhammad, maître-assistant à l’Université de Mansûra, originaire d’un village près de Samanûd et qui y réside toujours, a choisi de scolariser ses enfants dans une école de langues (apprentissage de l’anglais) à Talkhâ, à une vingtaine de kilomètres. Un car de ramassage scolaire vient les chercher chaque matin.
    Néanmoins, la vision que les personnes ont d’elles-mêmes contraste avec les regards qu’elles portent sur les autres. Cette désignation de l’autre comme paysan est très fréquente à l’échelle nationale : les Cairotes ou les Alexandrins expriment souvent une vision simple, caricaturale de l'Égypte provinciale assimilée, à leurs yeux, à un espace abritant essentiellement des populations “ paysannes ”. Cet attribut de ruralité concerne tout autant les habitants des grandes villes que ceux de la campagne. Ce regard porté sur l’autre se retrouve aussi à l'échelle de la ville : des femmes assises sur le pas de leur porte à même le sol, des enfants jouant pieds nus dans la rue, ou encore une odeur de four baladi (four à pain typiquement villageois) seront aussi stigmatisés comme "paysans" par des habitants du même quartier.
    Ce qui est valable pour les pratiques l’est aussi pour les espaces. Si les paysages tendent à se ressembler —dans les bourgs, la multiplication des immeubles, l’absence de planification et la diffusion du mode de construction de type “ skeleton ” (structure en béton armé et remplissage de briques) produisent des paysages très proches des quartiers informels— il est impossible, pour autant, de conclure à l’homogénéisation des espaces.
    En effet, on constate un certain enracinement au lieu d’origine. Les habitants des bourgs périphériques gardent le contrôle de leur territoire, notamment en restant maîtres des investissements liés au développement des mobilités circulaires et de la périurbanisation. Les liaisons villages-villes sont effectuées par des microbus dont les propriétaires et les chauffeurs sont originaires du village ; de plus, les citadins qui viennent s’installer dans les bourgs périurbains sont principalement des locataires, la terre reste pour l’essentiel entre les mains de personnes locales. Enfin, dans le cas de bourgs agglomérés aux grandes villes, il semblerait que les habitants s’opposent à l’intégration de leur commune au périmètre municipal .
    Quant aux citadins qui s’installent dans les localités périurbaines, leurs attaches —travail, achats, relations sociales, scolarisation des enfants— restent profondes avec la ville. Ils ne sont pas toujours bien intégrés à la population locale : désignés sous l’appellation de “ baldî-s ”, ils habitent des quartiers nouveaux, situés à proximité des routes menant à la ville, différents morphologiquement des anciens centres villageois.
    Ainsi, si l’on peut conclure à la diffusion de l’urbanisation et l’effacement des frontières entre urbain et rural, il importe d’envisager la constitution d’aires métropolitaines autour des villes secondaires du Delta, comme l’émergence d’un “ tiers-espace ”, qui n’est pas forcément synonyme de dilution de l’urbanité.

    Conclusion

    Certains auteurs voient dans la mobilité circulaire un substitut à la migration définitive vers la ville, ce qui expliquerait le maintien de taux d’urbanisation peu élevés : “ Dans les pays à prédominance rurale où ces formes de mobilité tiennent une place primordiale, comme en Asie, la transition urbaine prendra beaucoup plus de temps que ne le supposent les modèles de transformation urbaine rapide, et elle se déroulera selon ses modalités propres ” (Dupont, Dureau, 1994, 825).
    Mais, une telle affirmation peut créer des malentendus, car en Égypte, si le taux d’urbanisation reste bas, c’est avant tout un problème de définition statistique. Très clairement, l’intensification de la mobilité est un vecteur de l’urbanisation des campagnes, qui accélère la transition urbaine.
    Il faut donc conclure sur l’importance des liens entre mobilité et urbanité qui ont été affirmés soit par des sociologues (Remy, Voye, 1992), soit par des géographes comme J. Lévy qui place la question de l’accessibilité au cœur de la définition de l’urbanité, définie comme “ les options, d’ailleurs peu nombreuses que peuvent mobiliser les sociétés pour lutter contre la distance ” (Levy, 1999) .

    Bibliographie

    • DEBOULET A., “ Des quartiers centraux vers les périphéries spontanées. Éléments sur la mobilité résidentielle dans la région du Grand Caire ”, Les nouvelles formes de la mobilité spatiale, Tome II, 1995, pp. 433-462.
    • DEBOULET A., “ Réseaux sociaux et nouveaux quartiers au Caire : les stratégies de mobilité résidentielle ”, Les Annales de la Recherche Urbaine, n°59-60, 1993, pp. 78-89.
    • DENIS E., “ Actualité de l’urbanisation en Égypte ”, Lettre d’information de l’OUCC, n°51 (à paraître).
    • DUPONT V., DUREAU F., “ Rôle des mobilités circulaires dans les dynamiques urbaines. Illustrations à partir de l’Equateur et de l’Inde ”, Revue Tiers-Monde, XXXV, n°140, octobre-décembre 1994, pp. 801-829.
    • DUPONT V., GUILMOTO C., “ Mobilités spatiales et urbanisation. Théories, pratiques et représentations ”, Cahiers des Sciences Humaines, vol. 29, n°2-3, octobre-décembre 1993, pp. 279-295.
    • FANCHETTE S., “ Les migrations pendulaires dans le centre et le sud du Delta du Nil ”, Les nouvelles formes de la mobilité spatiale, Tome II, pp. 353-379.
    • FARGUES P., Générations arabes. L’alchimie du nombre, Paris, Fayard, 2000, 349 p.
    • FARGUES P., “ L’urbanisation du monde arabe : un éclairage démographique ”, Égypte-Monde Arabe, Le Caire, CEDEJ, 1995, pp.43-62.
    • LEVY J., Le tournant géographique. Penser l’espace pour lire le monde, Paris, Mappemonde, Belin, 1999, 399 p.
    • MORICONI-EBRARD F., De Babylone à Tokyo. Les grandes agglomérations du monde, Paris, Ophrys, 2000, 344 p.
    • REMY J. et VOYE L., La ville : vers une nouvelle définition ? Paris, L'Harmattan, 1992, 174 p.
    • Shûhdî ‘Abd al-Hamîd AL-KHAWAGA, Le transport urbain à Mansûra et ses problèmes, Etude géographique (en arabe), Thèse de Magistère, Faculté de Lettres de l’Université de Mansûra, Département de Géographie, 1999, 339 p.
    • Sâmî Ibrahîm ‘Abd al-Rahman MUHAMMAD, al-Naql al-Dâkhlî fi madîna Tantâ wa-mushkalatih al-ra`îsiya (Le transport urbain à Tantâ et ses principaux problèmes), Thèse de magistère, Faculté de Lettres de l’Université de Tanta, Département de Géographie, 1992, 289 p.
    • Wâ`il ‘Abd Allah MUHAMMAD, La population du markaz de Mansûra, Etude de géographie démographique (en arabe), Thèse de magistère, Faculté de Lettres de l’Université de Mansûra, Département de Géographie, 1999, 324 p.
  • Derya Fırat : Les jeunes issus de l’immigration turque en France : Comment sortir de la vision dualiste ?

    En France, les jeunes issus de l’immigration turque constituent un ensemble hétérogène. Ils doivent se positionner dans une situation communautaire complexe et négocier leur identité entre deux séries de normes : celles du pays de leurs parents et celles du pays d’accueil. Partant de leurs “ ressources culturelles ”, ils élaborent donc différentes “ stratégies ” identitaires.
    Afin de mieux saisir le cas de ces jeunes, nous présenterons d’abord quelques traits caractéristiques de l’immigration turque et la place occupée par les réseaux de solidarité en situation migratoire. Il nous sera ensuite possible de réfléchir sur des outils méthodologiques et divers points de vue théoriques afin d’affiner nos méthodes de recherche.
    Les ressortissants turcs constituent un groupe important : plus de 3 millions de personnes en Europe. Les ouvriers originaires de Turquie ont commencé à émigrer vers la France suite à la saturation du marché du travail en Allemagne, en 1962 . En 1966, la France a conclu un accord de recrutement avec la Turquie. Malgré des mesures sur l’arrêt des migrations de Turquie vers l’Europe (1973 en Allemagne et 1974 en France ), la tendance s’est orientée vers une installation définitive . L’immigration s’est poursuivie par le biais du regroupement familial et des demandes d’asile politique . Elle continue actuellement avec les mariages : “ Les jeunes se marient bien souvent avec un conjoint turc anatolien, lors des congés, occasionnant des regroupements en chaîne ” . Au début des années 1980, les Etats de la CEE ont promulgué des lois d’encouragement au retour définitif des ouvriers en Turquie. Cependant, cette aide financière n’a pas davantage motivé les immigrés. Le projet de retour est toujours présent dans l’esprit des immigrés turcs, mais sous une forme “ mythique ” ou “ utopique ”, dans l’attente de la retraite ou de la fin du désordre politique et économique en Turquie . Les retours en Turquie sont généralement provisoires et/ou ne concernent que quelques membres de la famille. La vague migratoire de Turquie vers la France a ainsi généré une présence turque assez dense : on compte aujourd’hui à peu près 300 000 immigrés originaires de Turquie en France.
    Migrer pour améliorer sa situation économique ou pour des raisons politiques n’a rien d’exceptionnel. Cependant les immigrés turcs présentent des traits spécifiques par rapport à d’autres populations immigrées en France. Il faut souligner toutefois, que ces traits ne sont pas seuls représentatifs des critères de l’intégration de cette population à la société française.
    Les immigrés originaires de Turquie constituent un cas assez particulier : comme les Maghrébins, ils sont majoritairement musulmans, mais n’ont pas de liens historiques avec la France. La Turquie n’a jamais été colonisée et fut, au contraire, avec l’Empire ottoman, une puissance mondiale. De cette absence de lien historique avec la France, découle une connaissance réciproque assez superficielle. En outre, selon Dominique Schnapper, les immigrés originaires de Turquie “ gardent le souvenir intériorisé, même s’il est informulé, de la gloire de l’Empire ” et créent ainsi une identité ethnique qui se différencie des “ autres ” immigrés musulmans en France, en élaborant un discours cohérent sur la supériorité de leur culture, leur fierté nationale, et leur fierté ethnique. Il est vrai qu’un lien historique comme le passé colonial est un facteur non négligeable pour comprendre le sens que les individus donnent à leurs parcours, leur perception de soi et de l’autre. Toutefois il semble que la spécificité de l’immigration turque demande d’autres explications.
    Un autre point qui mérite d’être souligné est l’hétérogénéité de cette population du point de vue de l’appartenance religieuse et ethnique. Selon leur origine ethnique et géographique les immigrés ressortissants de Turquie manifestent leur différence par leurs origines religieuses (musulmans et chrétiens) et leur obédience à telle ou telle école juridique religieuse (mezhep). Il faut noter que la plupart des recherches sociologiques sur l’immigration turque constatent une hétérogénéité au sein de la population immigrée, mais la prennent rarement en considération dans leurs explications sociologiques.
    Chez les immigrés musulmans, le caractère hétérogène des obédiences (sunnisme, alévisme et autres ordres) montre la pluralité de l'Islam turc. Cette diversité, qui a donné naissance à un Islam libéral -avant même la proclamation de la République- rend discutables les interprétations qui font de l'Islam une entité unique et homogène. Il faut souligner que les Turcs ont été convertis à l’Islam tout en gardant leur langue et en conservant leurs pratiques matrimoniales antérieures à l’Islam. De plus, la Turquie est un pays qui vit un processus de modernisation depuis le XIXe siècle . Avec la fondation de la République (1923), on assiste à l’application par les élites kémalistes d’une série de réformes visant à transformer et à moderniser la société turque . La méconnaissance de “ l’Islam turc ” amène certains chercheurs travaillant sur l’immigration turque en France, soit à poser des questions dénuées de sens, soit à formuler des interprétations discutables .
    Enfin, cette immigration de main-d’œuvre non qualifiée a les caractéristiques d’une migration en chaîne. Malgré les recrutements anonymes organisés par les pays d’accueil et la Turquie, l’enchaînement de migrations vers l’Europe se réalise à travers les réseaux de solidarité régionale de la communauté de départ. Marcel Bazin affirme que “ l’immigration turque vers l’Europe commence par le départ temporaire d’hommes jeunes en quête de travail, qui font ensuite venir leur famille en cas de succès ; elle s’appuie sur des réseaux de solidarité familiale et locale (hemserilik : le fait d’être “ voisins ”, de venir sinon du même village, du moins d’une même micro-région) ; elle aboutit donc à des phénomènes de ségrégations marquées en fonction de l’origine géographique et éventuellement ethnique ” . Aujourd’hui la communauté immigrée originaire de Turquie en Europe a pris une dimension transnationale grâce à ces réseaux de solidarité familiale et locale .
    Le présent travail consiste en une mise au point méthodologique et conceptuelle d’une recherche menée auprès de “ jeunes issus de l’immigration ” qui font leurs études supérieures en Ile-de-France . Il ne s’agit pas de présenter les données d’une recherche inachevée, mais plutôt d’articuler une réflexion sur les outils méthodologiques et les points de vue théoriques afin d’affiner les méthodes de recherche sur les jeunes issus de l’immigration.
    L'existence des réseaux de solidarité familiale et locale (hemserilik) est un fait pertinent concernant la population originaire de Turquie. Les recherches montrent “ le caractère primordial des réseaux de parenté (akrabalik) dans la réussite du projet migratoire, dans les pratiques matrimoniales, pour l’accès à l’emploi, les investissements ” . Les immigrés obtiennent le plus souvent leurs postes de travail et leurs lieux d’hébergement à l’aide des réseaux de solidarité ; ainsi, ils ne se trouvent pas déracinés et solitaires dans les pays d’accueil même s’ils sont venus par recrutement anonyme. De plus, ces réseaux sont connectés aux réseaux idéologiques (politiques ou politico-religieux) existant dans le champ migratoire . Selon Hamit Bozarslan, “ l’absence de l’Etat et l’arrivée massive des familles dont les besoins étaient multiples, amena des forces, qui, à l’époque du moins, étaient marginales sur la scène politique turque à investir le domaine de l’émigration. Elles purent ainsi, dans de nombreux cas, occuper la position d’interlocuteurs entre émigrés et société d’accueil, proposer des solutions à la quête identitaire en surchargeant le domaine symbolique, en proposant de résoudre la crise par l’identification à une idée, proposée à la fois comme normative dans l’immigration, porteuse donc de régularité et d’un sens quotidien, et comme seule susceptible de garantir le lien avec le pays d’origine. ”
    Il faut noter que ces réseaux de solidarité régionale ont des effets semblables dans la migration vers la France et dans la migration interne à la Turquie (exode rural). Dans ce dernier cas, les sociologues soulignent qu’il y a souvent quelques familles qui jouent le rôle d’avant-garde et que les autres familles d’une même origine régionale les suivent dans la trajectoire de la migration . Ces migrations en chaîne ont constitué, à partir des communautés de départ, de nouveaux réseaux de solidarité régionale (hemserilik) au sein des grandes villes .
    Mübeccel Kiray explique ces réseaux de solidarité comme étant un outil d’adaptation de la société paysanne pré-industrielle à la société urbaine industrialisée et fortement spécialisée ; le passage d’une société fondée sur la solidarité mécanique caractérisée par des relations intimes et primaires, à une société fondée sur la solidarité organique, caractérisée par des relations anonymes . Elle soutient que ces réseaux de solidarité sont une conséquence historique d’un système pré-industriel : “ le patronage ”. La première forme de patronage est le soutien parental organisé autour de la personne qui tient le rôle de guide, le plus souvent l’homme le plus âgé de la communauté, qui se charge de résoudre les problèmes comme ceux liés au travail, au mariage, au logement, etc. Les réseaux de solidarité de la communauté sont une autre forme plus développée de ce patronage, qui permettent de trouver un travail, un logement, etc. Il faut souligner qu’en Turquie les réseaux de solidarité aident aussi à résoudre les problèmes soulevés par la relation entre l’individu et l’Etat, et pallie au manque de savoir-faire des émigrés dans leurs relations avec les services publics.
    Ces réseaux de solidarité sont partie intégrante de la migration comme de la structure sociale communautaire en Turquie. Cependant, il est moins évident de considérer les immigrés ou les jeunes issus de l’immigration turque comme une population qui redéfinit “ ses identités continuellement en fonction des contextes et des opportunités offertes par les différents réseaux sur lesquels repose l’expérience migratoire ” .
    Les recherches que nous avons menées auprès des jeunes issus de l’immigration turque en Ile-de-France ont fait apparaître le rôle important des réseaux dans l’élaboration des différentes stratégies identitaires. Toutefois, il ne faut pas oublier que ces réseaux contribuent aussi à la conservation des valeurs du groupe et à l’entretien du contrôle de la communauté. Dans ce type de situation, le contrôle social de la communauté peut être très coercitif surtout vis-à-vis des femmes et des jeunes filles qui représentent l’honneur de la communauté.
    Le code de l’honneur et le système de parenté constituent par ailleurs des piliers de la structure sociale communautaire en Turquie et dans la migration. Selon Nukhet Sirman, “ l’identité dans la parenté turque ” est liée au code de l’honneur : “ Pour les hommes et les femmes, l’identité sociale dépend de leurs qualités en tant que personnes morales, c’est-à-dire de leur honneur, code en fonction duquel ils agissent, et selon lequel leur comportement est interprété. L’honneur appartient aux personnes, aux maisons et aux communautés. Le code d’honneur différencie les personnes en fonction de l’âge et du sexe, en les plaçant dans une relation particulière d’autorité et de soumission dans la maison et entre parents et dans une situation de compétition agressive avec ceux qui appartiennent à d’autres maisons ” .
    Ainsi, on peut “ faire du migrant un acteur et envisager la migration comme ressource et stratégie ” pourtant il est plus difficile de dire que cet acteur est “ toujours conscient de ce qu’il est et de ce qui le détermine ” . Selon Alain Moreau, “ une telle position ne peut être tenue à l’extrême, à moins de faire fi des apports de la théorie psychanalytique ” . De plus, il semble que les immigrés ou les jeunes issus de l’immigration ne sont pas des acteurs aussi libres dans leur interaction avec le social. D’une part, les réseaux familiaux, religieux, politiques, géographiques (villageois ou régionaux) et économiques, ne sont pas seulement mis en œuvre par les immigrés ; ils demandent aussi une certaine allégeance et appartenance. D’autre part, “ les individus, pas plus que les groupes, ne sont libres d’affirmer unilatéralement cette identité. Dans cette interaction avec le social (…) ils ont affaire à des conduites par lesquelles autrui leur attribue lui-même des caractères en même temps que des valeur” .
    Selon Selim Abou, les jeunes issus de l’immigration, “ partagés dès l’enfance entre l’école et la maison, la société d’accueil et le groupe ethnique, sont acculés à intérioriser les deux codes culturels en présence et le conflit qui résulte de leur rencontre ” . Sur le terrain, il y a des jeunes qui parviennent à concilier les deux séries de normes (celle du pays d’origine des parents et celle du pays d’accueil), c’est-à-dire qu’ils sont capables de jouer avec deux systèmes de référence en fonction des situations. D’autres jeunes, au contraire, n’arrivent pas à concilier les deux, et d’autres encore le peuvent uniquement dans un contexte défini. Il n’est donc pas possible d’élaborer des interprétations générales. Les jeunes issus de l’immigration “ ne se débarrassent pas des modèles de penser et de sentir de leur culture d’origine pour adopter tels quels ceux de la culture du pays d’accueil. Le passage de l’une à l’autre n’est ni direct ni immédiat ” .
    Quant au mariage, moment crucial pour les immigrés turcs, les attitudes des jeunes peuvent être diversement interprétées. Le mariage immigré apparaît bien souvent comme un instrument de maintien du lien avec la Turquie et de résistance à la dégradation des valeurs traditionnelles d’origine : “ la prépondérance du pays d’origine dans les choix matrimoniaux est de nature à perpétuer la communauté en lui injectant sans cesse du ‘sang frais’ et à enrayer les effets de l’intégration lorsque celle-ci risque d’échapper au contrôle de la première génération ” . Par ailleurs, le mariage semble aujourd’hui le seul moyen sûr de faire venir un membre de la famille en France.
    Les recherches que nous avons menées font apparaître que, dans la plupart des cas, les jeunes -afin de concilier l’impératif communautaire du mariage arrangé et d’exprimer leur propre volonté- essayent de trouver leurs futurs conjoints eux-mêmes, au sein de la communauté originaire de Turquie en France. Ce sont surtout les filles qui déclarent préférer choisir leur futur conjoint au sein l’immigration turque en France plutôt qu’en Turquie. Dans l’ensemble, filles et garçons admettent l’importance, pour eux comme pour leur famille, de l’origine de leur futur conjoint.
    D’autres recherches mettent en évidence des stratégies de conciliation avec cet impératif communautaire chez les jeunes : “ Les filles savent très tôt qu’elles devront se plier au choix de leurs parents, même si les dissensions entre eux permettent des négociations. Elles trouvent toutefois certaines compensations : en faisant de nécessité vertu, elles se donnent pour la suite les moyens de s’imposer. La procédure de regroupement leur permet d’entrer dans la vie professionnelle, et donc d’acquérir une plus grande marge de liberté, notamment financière. Quand le mari arrive, il ignore la langue et les lieux et dépend de sa femme, qui, elle, au contraire, est sans beaux-parents et libérée de l’autorité de son père ” .
    Nous ne nous arrêterons pas sur les limites de la liberté de la fille ou sur la position occupée par le mari , ni sur une telle absence du code d’honneur ou sur le type même de ce mariage. Ces exemples ne prouvent certes pas l’absence d’un impératif communautaire concernant le mariage, mais ils illustrent les tentatives de conciliation avec cet impératif. Toutefois, il semble que les différentes manières de négociations restent individuelles ; l’approche sociologique doit donc être plus minutieuse.
    En rupture avec l’ancien point de vue qui “ tend à faire des migrations la résultante quasi mécanique d’une contrainte (…) à laquelle le candidat-migrant serait irrépressiblement soumis ” , les discussions et débats contemporains proposent une image de l’immigré comme un acteur agissant librement et visant toujours ses intérêts individuels sans prendre en compte ses appartenances communautaires, une image des jeunes issus de l’immigration parfaitement capables de jouer avec les deux cultures et de se réaliser librement en dehors des pressions communautaires.
    Après l’utopie de “ l’Homme nouveau ”, remarque Pierre André Taguieff, “ surgit donc celle de ‘l’Homme mobile’, l’utopie de l’individu sans héritages ni appartenances, sans mémoire et sans histoire, mais ultra-mobile, hyper-malléable et indéfiniment adaptable. Il est sans famille, sans ascendance ni descendance, il n’est que responsable que de lui-même, de sa vitesse et de sa flexibilité. Il n’a d’identité que provisoire, éphémère ; il rêve même d’en changer comme le chemise. Il s’idéalise, dans le discours publicitaire contemporain, en ‘nomade’ et en ‘métisse’, il se célèbre comme un ‘hybride’ toujours ‘en mouvement’ ” .
    Ainsi, il faut d’abord tenir compte de l’hétérogénéité des jeunes issus de l'immigration turque et sortir de la vision dualiste qui considère ces jeunes, soit comme des personnes soumises à la pression communautaire, soit comme des individus ultra-mobiles, indéfiniment adaptables et capables de faire une synthèse parfaite de deux cultures.
    L’objet sociologique que constituent “ les jeunes issus de l’immigration ” appelle donc à une analyse plus profonde en s’appuyant sur une recherche de terrain s’articulant autours de diverses variables : âge, sexe, âge d’arrivée en France, origine ethnique, origine religieuse, trajectoire familiale, trajectoire scolaire et réseaux de solidarité qui sont mis en œuvre pendant l’expérience migratoire des parents. Ce n’est qu’autour de telles études de terrain qu’il nous semble possible de produire une réflexion objective et pertinente à propos des jeunes issus de l’immigration turque.

  • Hélène Delos : Géographie du mouvement : Les flux migratoires entre le Maghreb et la Turquie dans la structuration des espaces urbains parcourus

    Le but de cet article vise à interroger, à la lumière des résultats d’enquêtes d’une première année de recherche à Istanbul, les outils méthodologiques et la connaissance géographique (concepts, démarche, portée de la recherche) liés aux migrations et à la transformation des espaces urbains investis par les migrants.
    Notre étude s’appuie sur la problématique des recompositions territoriales que suscitent les mouvements des migrants maghrébins qui parcourent, traversent et investissent des espaces métropolitains connectés par les circulations de femmes et d’hommes, les échanges (matériels ou immatériels) entre le Maghreb et la Turquie. Nos angles d’investigations suggèrent la prise en compte de la dynamique temporelle pour croiser les échelles de temps et d’espaces dans la constitution de ce phénomène migratoire, où une large place est accordée aux parcours migratoires et aux différents acteurs (de la sphère politique à l’entrepreneur en passant par les “ fourmis ” ). En effet, comment appréhender ces nouveaux agencements territoriaux articulant des espaces locaux dont les réseaux de relation qui les fondent ressortissent à des logiques transnationales, sur lesquelles se greffent des initiatives individuelles et collectives ? Complexité des formes et des parcours migratoires, imbrication des phénomènes observés avec des formes d’ouverture (effondrement du bloc soviétique, inscription des Etats dans une économie-monde) ou de clôture territoriale (l’Europe de Schengen) : c’est dans ces interstices entre liberté d’action et contraintes que les acteurs -les migrants en l’occurrence- vont chercher des ressources là où la mobilité, entendue comme stratégie, favorise des complémentarités entre des espaces rendus de plus en plus proches grâce aux modes de transports.

    Lectures d’une dynamique migratoire et de ses implications spatiales

    L’orientation des problématiques sur les migrations autour des notions de l’entre-deux et des territoires de parcours révèle d’une part la complexification des migrations dans un contexte de mondialisation et d’autre part le nécessaire dialogue entre les sciences sociales et humaines pour se doter d’outils méthodologiques plus pertinents. La socio-anthropologie a quitté l’approche par trop réductrice du couple immigration/intégration qui excluait l’analyse du mouvement pour ne saisir qu’un bout de la trajectoire du migrant : l’espace d’accueil et son parcours d’intégration sur les voies tracées par les Etats-nations. La prise en compte du parcours s’illustre par l’utilisation de notions concernant la situation migratoire du migrant : la situation d’errance qui peut rejoindre celle de nomadisme et l'organisation en diaspora décrites par A. Tarrius, ou l’espace des déplacements : les va-et-vient (M. Poinard, 1991) et le territoire circulatoire (A. Tarrius, 1993). Ces tendances s’expriment dans le “ passage d’un paradigme d’intégration à un paradigme mobilitaire ” .
    La géographie s’est enrichie de ces remaniements conceptuels. La notion de champ migratoire, développée par G. Simon au sein de l’équipe Migrinter, témoigne de ce glissement conceptuel : l’évolution du titre de sa thèse , où l’espace des Tunisiens en France est finalement décliné à travers le prisme d’un “ champ social international ” est à ce titre significatif. De même, le terme de géodynamique initié par le même auteur, met l’accent sur “ le lien entre la dynamique de ces mouvements humains et l’espace où ils s’inscrivent ” . Saisissant ces transformations, les rapports des hommes au territoire, à l’espace et au temps, la géographie peut dès lors entrer dans un nouveau paradigme territorial.
    Sans reprendre l’ensemble des travaux concernant ce nouveau champ sémantique, notre propos souhaite souligner quelques évolutions de sens en rapport avec notre travail de recherche. Notre objet d’étude s’articule autour de la connaissance des espaces produits par les migrants maghrébins, créateurs de nouvelles territorialités et promoteurs de nouveaux agencements territoriaux. Nous avons situé notre domaine d’étude dans un champ migratoire qui s’étend du Maghreb à la Turquie, et plus exclusivement entre des villes du Maghreb et la métropole stambouliote. Avant de revenir sur les notions qui nous paraissent les plus adéquates pour cadrer notre démarche, une recontextualisation du phénomène migratoire observé est nécessaire. La présence maghrébine à Istanbul, ville que nous avons choisie comme premier observatoire d’espaces locaux investis par des populations désignées comme “ turbulentes ” , est indissociable du rôle déterminant de la Turquie en tant que carrefour entre l’Europe, l’Asie et le monde arabe. L’effondrement du système communiste, la politique de libéralisation économique impulsée par l’ancien président Turgut Özal dans les années 1980 pour diversifier ses partenaires commerciaux , la difficulté d’obtenir un visa pour pénétrer l’espace de Schengen, sont des événements majeurs pour comprendre l’attraction qu’exerce aujourd’hui la capitale économique de la Turquie. Lieux de convergence des migrations originaires de l’ex-URSS, des Balkans, ou du monde arabe, mais aussi des migrations internes (en provenance de l’Anatolie du Sud-Est), des espaces de la ville se sont organisés autour de cette nouvelle ressource, la mobilité des migrants transnationaux, nourrissant l’économie locale du textile en particulier. Ces lieux de consensus entre divers fragments de population d’origines diverses, où les va-et-vient des migrants sont essentiels à leur fonctionnement, s’inscrivent dans un territoire plus vaste, le long des parcours balisés par les premiers circulants, par delà les frontières étatiques. En clair, il nous appartient, pour qualifier ce territoire émergent, de “ situer le monde dans le lieu ” et de replacer les centralités nouvelles “ en les tirant du lieu vers le monde ” .
    Reflet des interactions sociales et spatiales, comment cet espace circulatoire se constitue-t-il en territoire associant différents pôles urbains de l’espace-monde, en ce sens qu’il fait référence pour tous ceux qui ont établi des liens entre ces espaces ? Ici le rapport homme/territoire s’inscrit dans une “ géographie du mouvement ” qui tente de saisir les articulations entre migrations, métropolisation et nouvelles territorialités à l’oeuvre ; car ce sont ces nouvelles territorialités qui sont problématiques en ce sens qu’elles nous obligent à repenser les marges de la ville qui ne sont plus à la périphérie mais préfigurent de nouvelles centralités qui s’inscrivent dans des territoires réticulaires. Les notions de réseaux et de territoire sont donc essentielles pour saisir la “ mondialité concrète ” des métropoles. Toutefois la notion de territoire, associée aux mobilités, n’est plus seulement entendue au sens classique du terme : il peut être discontinu et englobe l’ensemble des parcours et des réseaux qui se tissent entre territoire de départ et territoire d’accueil. Il est soumis à des transformations rapides dans ses configurations, au gré des échanges, de la circulation de l’information, de l’évolution des réseaux. La notion de “ territoire circulatoire ”, “ productions de mémoires collectives cosmopolites et de pratiques d’échanges sans cesse plus amples ” pend acte de ces nouvelles formes d’appartenance et d’identité dont le territoire concret, “ de l’ordre des sédentarités ”, n’est plus la seule base.
    Confrontés au terrain, nous avons dû prendre en compte une donnée essentielle à l’émergence de ces formes territoriales, la dynamique temporelle. Partant de ce qui est visible —l’animation quotidienne et commerciale d’un espace local, les signes extérieurs d’une présence arabe (les enseignes)— l’immersion puis la découverte de trajectoires individuelles originales nous ont conduit à démêler l’invisible en remontant le temps et les parcours.

    Étapes et cheminements méthodologiques

    Plus que les résultats de nos enquêtes de terrain, l’accent est ici mis sur les étapes de notre recherche et les difficultés propres à notre terrain. Notre première démarche a consisté à localiser la présence maghrébine, Marocains, Algériens, Tunisiens, Libyens, et à établir une typologie des migrants. La clef d’entrée retenue pour aborder les espaces d’accueil des migrants maghrébins nous a incité à focaliser notre attention sur les lieux d’activités commerciales liées aux migrations. Ces espaces ont déjà été identifiés en 1998 par M. Péraldi dans le cadre d’une étude plus vaste sur les “ économies de bazar ” dans les villes méditerranéennes . Cette entrée et le choix d’Istanbul comme première phase de recherche nous a permis de rencontrer tous les types d’acteurs : entrepreneurs, migrants de passage ou “ fourmis ”, intermédiaires qui assurent le relais sur place entre grossistes et ceux de passage. Mais ces compromis et échanges entre tous les “ partenaires ” qui se rejoignent au sein de ce dispositif commercial recèlent des disparités dans le temps et l’espace des trajectoires individuelles, dans l’ordre des contraintes qui les affectent, mais aussi à la lumière des interactions qui se sont produites à des moments-clefs, dans d’autres espaces comme par exemple au Maghreb. Cette complexité à dénouer dans sa dynamique temporelle, à travers les étapes dans les parcours de chacun, nous a engagés vers une méthode relevant de l’ethnométhodologie, nous permettant, tout comme le migrant qui cherche à s’insérer dans un réseau, de s’assurer la confiance de nos interlocuteurs, voire de jouer des rôles d’intermédiaires liés à nos contacts peu à peu diversifiés.
    Pour évaluer le flux de migrants qui pénètrent en Turquie, l’officialité des échanges, la démarche statistique a été la première étape. L’évaluation statistique n’a cependant pu s’appuyer sur une base de données fiables ; tout au plus peut-on retenir et confirmer, à travers les chiffres concernant les entrées sur le territoire turc, la position de carrefour d’Istanbul. Les chiffres de la Direction de la Sécurité d’Istanbul révèlent l’importance des flux en termes quantitatifs mais non leur différenciation précise en fonction de la nationalité, ou du type de visa d’entrée. La population maghrébine, au sens large, est estimée à plus de 10 000 résidents officiels, auxquels s’ajoutent 10 000 résidents officieux (sans permis de séjour ni permis de travail). Si ce dernier chiffre nous paraît quelque peu exagéré, celui des entrées, en référence aux visas de “ tourisme ” délivrés annuellement, s’avère être plus précis et plus proche de la réalité observée : 100 000 entrées pour les Algériens, Tunisiens et Libyens confondus. Nous pouvons à présent ajouter que les Algériens sont les plus représentés parmi la population originaire du Maghreb, précédant les Tunisiens puis les Libyens. Deux remarques peuvent être tirées de cette évaluation : d’une part, le comptage des entrées ne distingue pas entre ceux qui entrent pour passer en Europe via des filières clandestines, ceux qui peuvent rejoindre ces filières mais restent à Istanbul, “ en attendant ”, parce que des opportunités de travail se présentent à eux, et ceux qui viennent pour tourisme ou l’associent à des achats revendus au pays (“ les porteurs de valises ”). Le personnel consulaire reste le seul groupe “ majoritaire ” reconnu par les consulats sur place. Les entretiens qui nous ont été accordés permettent de saisir l’officialité des échanges politiques, économiques et culturels entre la Turquie et les pays du Maghreb. Ce caractère officiel a joué un rôle considérable en amont de la chaîne migratoire qui s’est progressivement mise en place : les échanges avec l’Algérie, premier partenaire africain de la Turquie, la présence d’entrepreneurs turcs au Maghreb (notamment dans le secteur de la construction) et surtout en Libye, drainant une main d’oeuvre issue des migrations inter-maghrébines, ont permis des rencontres, des affinités, et une circulation de l’information entre migrants du Maghreb ; les politiques de visas accordés par la Turquie aux ressortissants de ces pays est un autre facteur à prendre en considération, à savoir comment l’évolution des rapports bilatéraux entre la Turquie et les pays du Maghreb sont susceptibles d’infléchir les flux migratoires. D’autre part, et suite aux entretiens que nous avons réalisés, une grande part de ceux qui ont choisi de s’installer entrent dans la catégorie de clandestins dès lors qu’ils n’ont pas trouvé d’employeurs officiels, avec une preuve d’embauche qui ouvre la possibilité d’obtenir un titre de séjour. Certains sont clandestins depuis plus de cinq ans alors que d’autres vont sortir du territoire dès la fin de la date de validité de leur durée de séjour autorisé.
    Les données statistiques s’avèrent donc être secondaires pour notre analyse car elles occultent la population clandestine et toutes les activités dites “ informelles ” sans lesquelles le dispositif commercial ne peut fonctionner pleinement. Elles font partie intégrante de ce système migratoire. Les Maghrébins qui entrent à Istanbul, véritable sas migratoire, exclusivement pour intégrer une filière clandestine ont été exclus de nos échantillons de population, mais n’autorisent pas non plus une catégorisation excessive qui établirait une frontière étanche entre ceux qui se sont installés et travaillent à Istanbul et ceux qui ne font que transiter.
    La deuxième étape s’intègre dans une analyse systémique et englobe l’ensemble des acteurs impliqués dans ce processus migratoire. L’observation passive tout autant que participante —dès lors qu’un interlocuteur accepte de nous introduire dans la “ communauté ”— devient la source de nouveaux contacts. De contacts en contacts, il nous est permis de dresser une typologie des acteurs (migrants mais aussi sédentaires, autochtones et Maghrébins) et la confiance instaurée nous permet de les suivre dans les transactions commerciales et leurs déplacements quotidiens. L’échelle de la vie quotidienne est riche de sens car c’est dans les lieux du quotidien et dans les pratiques qui rythment le quotidien que se déroulent nombre de négociations, d’interactions avec d’autres populations, et c’est surtout là où la circulation de l’information peut être saisie et replacée dans un contexte plus global. La dimension relationnelle que recèlent ces espaces permet à celui de passage comme à ceux “ raccrochés pour un temps au monde “ sédentaire ” de la ville" , de se tisser un réseau de relations sans cesse élargi, de le diversifier, mais aussi de passer d’un travail à un autre en fonction de ce réseau et du projet migratoire. Les interactions observées ne signifient pas pour autant des métissages mais invitent à une cohabitation créative où chaque fragment diasporique apporte son réseau de relations et ses compétences.
    C’est ce qu’illustre à Istanbul, un ensemble urbain ou un réseau de lieux commerciaux que forment le complexe Laleli-Beyazit-Aksaray (dans le vieux Stamboul, sur la rive Sud de la Corne d’Or) entre les arrondissements de Fatih et d’Eminönü, associé à la zone de production-confection de Merter à l’Ouest de la ville, pour ne citer que les plus importants. Les va-et-vient des migrants (“ Russes ”, Maghrébins et Arabes du Moyen-Orient) nourrissent l’économie locale du textile en exploitant les différentiels de richesse entre ici et là-bas. Le “ commerce à la valise ” (bavul ticaret), commerce informel , qui désigne les migrants venus faire des achats à Istanbul dans le but de les revendre au Pays, est une aubaine pour tous, fabricants, grossistes turcs ou du Maghreb, “ fourmis ”, intermédiaires chargés d’influer sur les modes et modèles locaux pour les adapter à chaque clientèle. Ce complexe commercial, qui occupe une position centrale dans la ville, s’est structuré peu à peu par rapport à des moments-clefs, où mobilités internes et mobilités internationales se sont rejoints en ce nœud urbain dans lequel s’impriment leurs complémentarités.
    L’approche diachronique met en relation, selon des temporalités propres, les phases de mobilité des Kurdes puis des Arabes du Sud-Est anatolien vers la métropole stambouliote, leur faculté à s’unir et créer de nouveaux marchés, à mettre en valeur leur compétences linguistiques (l’usage de l’arabe) voire des affinités culturelles, pour capter à la fin des années 1970 la clientèle arabe des nouveaux pays riches du Moyen-Orient, de Libye, d’Iran puis celle des Russes et des ressortissants des ex-pays communistes dans les années 1990, jusqu’à s’ouvrir et s’adapter à une clientèle maghrébine. Ces regroupements, loin d’entrer en concurrence, s’organisent en “ collectifs ” et exploitent les complémentarités des compétences et des ressources mobilitaires de chacun.
    Cette approche est complétée par la prise en compte des parcours individuels des premiers arrivants, à travers les récits de vie, les passages du nomadisme à des sédentarités temporaires que vient éclairer le projet migratoire du migrant. Les récits que nous avons entendus nous ont conduit à d’autres pôles urbains comme Damas, Paris mais aussi d’autres espaces des villes du Maghreb où nous comptons nous rendre pour prolonger, du passé au présent, les réseaux forgés antérieurement à la formation d’Istanbul comme pôle d’attraction migratoire pour les Maghrébins, puis maintenus actuellement à travers la mise en place d’un territoire circulatoire entre ces pôles. La géographie de ces mouvements nous entraîne donc naturellement vers ces autres lieux, au Maghreb, en Syrie, en France, pour saisir l’autre côté du miroir, les liens entre espaces d’arrivée, de transit, d’accueil, à même d’enrichir notre réflexion et de resserrer notre problématique.

    Vers de nouvelles figures de la ville cosmopolite ?

    Durant ce séminaire, un certain nombre de notions, tels que “ nouveaux cosmopolitismes ”, ou “ diasporas ” modernes ont suscité des réactions révélatrices de la confusion et de la nécessité de recontextualiser ces termes. Aux diasporas du XIXème siècle, “ politisées, stabilisées ”, A. Medam oppose les “ diasporas flottantes ” , pas encore, voire jamais, stabilisées. Au sein de cette dernière catégorie, les études empiriques permettent d’apporter des nuances en fonction des situations observées. Le miroir qui met en parallèle les ressources qu’offre la métropole stambouliote avec les contraintes, distinctes, des pays de départ différencient davantage les populations circulantes originaires du Maghreb.
    A partir d’un même type d’opposition, Jean-François Pérouse fait état d’un “ autre cosmopolitisme ” naissant dans la métropole : la distinction s’opère entre anciennes minorités installées puis assimilées dans la longue durée, et celles qui se sont installées temporairement, avec une plus grande liberté de choix. C’est dans les modes de négociation de l’espace, où la cohabitation repose sur des choix et des initiatives économiques en “ partenariat ” avec d’autres populations, que réside la différence. Pour notre part, nous souhaitons apporter notre contribution à l’analyse de ces figures du cosmopolitisme à partir de situations concrètes, à la suite des travaux engagés sur ce thème.

  • Kamel Dorai : Les nouvelles formes de mobilités des Palestiniens : Diaspora ou réseaux transnationaux structurés ?

    Après l'exode de 1948, les Palestiniens se sont trouvés dispersés dans les pays arabes voisins de la Palestine, essentiellement en Jordanie, en Syrie et au Liban. Ils résident actuellement dans les principales métropoles arabes moyen-orientales, comme Beyrouth, Damas, Amman, ou dans une moindre mesure Le Caire. Si de nombreux travaux ont envisagé la question palestinienne sous l'angle des relations internationales, des sciences économiques et juridiques ou de la sociologie, ceux concernant la mobilité des Palestiniens sont plus rares, et s'intéressent surtout aux aspects démographiques et économiques. La mise en relation des différentes formes de mobilités des Palestiniens avec les logiques de réseaux qui se sont tissés entre les communautés palestiniennes dispersées est relativement peu traitée. Nous proposons d'approfondir cette problématique à partir des enquêtes de terrain que nous avons réalisées depuis 1996 en Jordanie, en Syrie et de façon plus systématique au Liban depuis 1997. Depuis le milieu des années 1970, on assiste à l'émigration de Palestiniens du Liban essentiellement vers l'Europe, mais aussi vers les pays arabes producteurs de pétrole. Cette émigration a débouché sur la mise en place de filières migratoires sous-tendues par le développement de réseaux transnationaux de solidarité, qui ont accéléré et entretenu les flux migratoires. Nous nous sommes particulièrement intéressés aux parcours migratoires des Palestiniens, que nous avons reconstitués par le biais d'entretiens ; à l'organisation des filières, supports de leur mobilité ; et à celle des réseaux transnationaux qui sous-tendent ces filières. L'objectif principal de cet article est de replacer l'émergence des réseaux migratoires palestiniens dans leur contexte historique et socio-spatial, puis de les mettre en perspective avec les concepts de diaspora et de communauté transnationale, en examinant la place des métropoles arabes dans ce dispositif spatial.

    La mobilité des Palestiniens, un phénomène ancien en essor actuel.

    Des métropoles arabes attractives pour les migrants au début du XXe siècle.
    Si les migrations palestiniennes ont été marquées par deux exodes en 1948 et 1967, se sont accélérées et ont connu de fortes évolutions ces dernières années, elles existent néanmoins depuis la fin du XIXe siècle. Des réseaux transnationaux, reliant les différentes communautés palestiniennes dispersées, existaient avant 1948. Les métropoles arabes de l'Empire ottoman concentraient les flux de migrants internes et internationaux. L'absence de frontières entre les provinces ottomanes facilitait la mobilité des individus.

    La Palestine du début du XXe siècle est représentative de cette dynamique qui lie métropoles et migrants. Après la Première Guerre mondiale, on assiste au développement des villes côtières palestiniennes ainsi qu'à leur intégration croissante à leur environnement économique méditerranéen. Les villes portuaires sont les lieux privilégiés de cet essor et deviennent des espaces d'accueil des migrants. Les zones côtières sont reliées à l'Europe par le train, par des lignes maritimes ainsi que par le télégraphe. L'arrivée de nombreux Européens modifie la culture des villes côtières de Palestine. "La vie à Jaffa, Haïfa ou Gaza ressemblait à celle d'autres villes méditerranéennes – Marseille, Athènes, Beyrouth ou Alexandrie -" (Kimmerling, 1994, p. 25). Pour échapper à la pauvreté qui frappe certains espaces ruraux de l'intérieur des terres, un nombre croissant de paysans sont contraints de quitter leurs terres pour travailler dans les villes côtières. Des migrations permanentes de familles des montagnes vers les villes côtières se développent. Un va-et-vient de personnes et de ressources entre la plaine et la montagne se met en place au rythme des cycles de l'agriculture. La mobilité est aussi lisible à l'échelle régionale. À cette même époque, comme le montre Elias Sanbar (1984), de nombreuses familles commerçantes palestiniennes étaient dispersées dans les principales métropoles des régions arabes de l'Empire ottoman comme Beyrouth, Damas, Le Caire, ou Haïfa. Une classe d'entrepreneurs palestiniens se développe et des liens familiaux, commerciaux, matrimoniaux et politiques se tissent entre ces métropoles arabes.

    Le développement récent de l'émigration des Palestiniens du Liban

    On remarque depuis quelques années le développement de l'émigration des Palestiniens, cette fois depuis leur pays d'accueil, vers l'Europe du nord. On estime à plus de 100 000, sur un total de 350 000 individus, le nombre de Palestiniens du Liban qui résident à l'étranger. L'intensité de l'émigration des Palestiniens du Liban a varié tout au long de la période qui s'étend des années 1970 jusqu'à nos jours. Elle a connu un premier pic au début des années 1980 à la suite de l'invasion israélienne au Liban, un deuxième en 1986-1987 avec la Guerre des camps, puis elle a repris de façon plus diffuse après 1993 . Si les différentes vagues migratoires ont chacune leurs spécificités et leurs dynamiques propres, il est possible de dégager un certain nombre d'éléments structurants communs à l'ensemble de ces flux. L'accès aux ressources - comme l'information, les moyens financiers, et le capital social de façon plus générale - est l'un des facteurs transversaux qui déterminent l'amplitude et l'extension spatiale des migrations. Les différentes vagues migratoires ne doivent pas être déconnectées les unes des autres. Elles s'inscrivent dans une dynamique migratoire commune, dont les racines plongent dans l'exode de 1948, qui a débouché sur une restructuration de la société palestinienne dans l'exil. Cette dernière, forme le tissu à partir duquel des réseaux de solidarité se sont réorganisés à l'échelle locale, pour ensuite se projeter dans l'espace transnational avec le développement de l'émigration.

    De l'espace du camp à l'espace migratoire, du local au transnational

    L'organisation des réseaux migratoires des Palestiniens du Liban vers l'Europe du nord est liée à l'organisation socio-spatiale des camps de réfugiés dont ils sont issus et doit être analysée dans le contexte particulier de leur pays de départ.

    Un ancrage local fort

    Thomas Faist (2000, pp. 1-17) relève que l'immobilité relative des populations et leur mobilité sont deux phénomènes animés par les mêmes dynamiques. Les ressources socio-spatiales créées dans les camps et les groupements palestiniens sont mobilisées par leurs habitants à l'échelle locale pour améliorer leurs conditions de vie. Thomas Faist note d'ailleurs que les ressources inhérentes aux liens entre les membres d'un groupe comme la solidarité, les contraintes, la circulation de l'information, le capital social se développent localement. La mise en place de réseaux migratoires permet le transfert de ces ressources du local vers le transnational et elles sont alors potentiellement utilisables par les migrants. Un espace social transnational émerge lorsque la migration, qu'elle soit le fait de travailleurs migrants ou de réfugiés, donne lieu à un échange entre le pays de départ et celui d'arrivée. Celui-ci inclut non seulement des personnes, mais aussi des biens, de l'information, des symboles et des pratiques culturelles.

    L'auteur poursuit et observe que l'analyse des migrations en termes de réseaux migratoires souffre de deux carences : elle n'explique pas la relative immobilité de la majeure partie des migrants potentiels et elle n'aborde pas la question de l'émergence des réseaux migratoires. Il propose de considérer que, dans un premier temps, le capital social est un facteur qui limite la mobilité, puis, lorsque les réseaux migratoires se développent, ils deviennent un élément moteur de l'émigration. Ce cadre d'analyse est pertinent pour la compréhension des dynamiques migratoires des Palestiniens du Liban. Longtemps ces derniers ont été peu mobiles du fait de la densité des réseaux de solidarité et d'entraide à base familiale et villageoise à l'échelle des camps et des groupements. La déstructuration de ces espaces, comme celle des réseaux de solidarité à base locale, entamée avec l'invasion israélienne en 1982, entraîne le départ de nombreux réfugiés vers l'Europe du nord. De nouvelles formes de solidarité se développent alors dans un espace migratoire transnational, qui soutiennent et accélèrent l'émigration. Thomas Faist note d'ailleurs à ce propos que l'installation de primo-migrants est l'élément central qui déclenche la mise en place de réseaux migratoires parce que ces derniers cristallisent le capital social. La migration se développe lorsque le capital social ne fonctionne pas uniquement à l'échelle locale, mais comme une courroie de transmission à l'échelle transnationale (transnational transmission belt).

    Origines et développement des réseaux migratoires

    Les facteurs qui aboutissent à la mise en place et au développement des réseaux transnationaux sont multiples et sont la résultante d'une dynamique politique propre au contexte libanais et de facteurs géopolitiques moyen-orientaux. Jusqu'au début des années 1980, le contexte juridique restrictif qui touche les Palestiniens au Liban a été contrebalancé par une forte présence de l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP). La centrale palestinienne a fourni du travail et des prestations sociales aux populations palestiniennes les plus défavorisées. Le mouvement national palestinien, alors fortement structuré, proposait aussi une solution politique à la question des réfugiés en faisant du droit au retour le fer de lance de son combat. Le démantèlement de l'OLP et son éclatement géographique en 1982, puis, plus tard, la mise en place du processus de paix à Oslo, qui relègue le problème des réfugiés à des négociations futures, ont réduit l'efficacité des réseaux de solidarités à l'échelle locale. L'émigration est devenue un objectif pour de nombreux réfugiés, parce qu'elle permet de sortir d'une situation perçue comme sans issue par les Palestiniens les plus défavorisés. L'Europe apparaît alors comme une solution alternative à un retour de plus en plus improbable en Palestine à moyen terme, ou à une installation durable au Liban dans un contexte de plus en plus hostile à la présence palestinienne.

    Pour comprendre l'efficacité et la permanence des réseaux transnationaux, il convient de porter une attention particulière au contenu symbolique et social des réseaux migratoires qui structurent, tant à l'échelle locale que transnationale, les réseaux de solidarité palestiniens. La forte conscience d'appartenir à un même groupe est liée à trois facteurs : (1) l'expérience partagée et transmise de la nekba de 1948 ; (2) la fréquentation des camps comme espace symbole de l'exode ; et (3) les regroupements villageois qui permettent de recréer la géographie palestinienne dans l'exil.

    Les réseaux locaux de solidarité et leurs extensions transnationales sont parmi les principaux éléments qui permettent de comprendre le fonctionnement de l'espace migratoire des Palestiniens du Liban. Il convient de s'interroger sur la place qu'occupent ces réseaux dans l'organisation socio-spatiale de la diaspora palestinienne. Thomas Faist (2000, p. 198) note que les diasporas peuvent être considérées comme "des communautés transnationales caractérisées par un degré élevé de solidarité diffuse". Il est donc utile de replacer l'analyse des réseaux migratoires des Palestiniens du Liban dans le cadre plus global des dynamiques socio-spatiales de l'ensemble des communautés dispersées. Le dispositif décrit est-il propre aux Palestiniens du Liban ou s'intègre-t-il dans le fonctionnement d'une diaspora ou d'une communauté transnationale ? Cette analyse se situe à la croisée de deux champs de recherche qui se complètent : celui sur les diasporas et celui sur les communautés transnationales (Portes et al., 1999; Cohen, 1997; Faist, 2000; Vertovec, 1999). Le recours à ces deux éléments conceptuels permet de saisir la diversité, mais aussi la multiplicité des modes de fonctionnement de l'espace migratoire des Palestiniens.

    Éléments pour une définition de la diaspora palestinienne

    Emmanuel Ma Mung (1996) relève deux caractères morphologiques qui définissent une diaspora : (1) la multipolarité de la migration et (2) l'interpolarité des relations, éléments que l'on retrouve chez les Palestiniens. Ces derniers forment une communauté de réfugiés qui s’est constituée en diaspora pour deux raisons : une installation durable dans leurs pays d'accueil respectifs à partir d'un même espace de départ, la Palestine ; et un système de réseaux transnationaux que les Palestiniens ont développé pour permettre de maintenir l'unité de la communauté, malgré la dispersion spatiale. Nombre d'institutions diasporiques traversent de façon horizontale l'ensemble des communautés palestiniennes, comme l'OLP et les nombreuses organisations qui gravitent autour. Elles entretiennent les relations entre les différents pôles de la diaspora. Des flux migratoires se développent entre ces pôles et les relations s'intensifient entre la Jordanie et les pays du Golfe, le Liban avec l'Europe, ou entre les Territoires palestiniens et les Etats-Unis. La définition élaborée par Gabriel Sheffer (1993) confirme, à notre sens, la mise en place d'une diaspora dans le cas palestinien. L'auteur cite trois principaux critères pour définir une diaspora, critères auxquels les Palestiniens répondent :

    Le maintien et le développement d’une identité propre au peuple en diaspora

    La permanence de l’identité palestinienne, malgré la durée de l’exil et la dispersion dans de nombreux pays d’accueil, témoigne de la permanence d’une identité palestinienne distincte de celle des autres peuples arabes environnant. Comme il a été montré dans la partie précédente, le rôle des camps de réfugiés dans le maintien de cette identité est central. La nekba de 1948 est un référent identitaire qui traverse l'ensemble des communautés palestiniennes dispersées. On peut noter, comme le relèvent Portes et al. (1999), qu'une identité ethnique commune est un des éléments de base dans la constitution tant des diasporas que des communautés transnationales.

    Une organisation interne de la diaspora distincte de celle de son Etat d’origine ou d’accueil

    Cette organisation se fonde essentiellement sur le communautarisme (communalism). Dans le cas palestinien, l’OLP remplit ce rôle aux côtés de nombreuses associations créées par les réfugiés et continue d’exister parallèlement à l’Autorité Nationale Palestinienne, mise en place pour administrer les Territoires autonomes en Palestine. On peut citer les cas des Comités populaires créés dans les camps et groupements palestiniens, des associations palestiniennes en Europe qui défendent le droit au retour des réfugiés et la création d'un Etat palestinien auprès des sociétés et gouvernements occidentaux.

    Des contacts significatifs avec sa patrie d’origine, sous forme réelle ou mythique

    Ce dernier point est, selon Portes et al. (1999, pp. 224-225), l’un des principaux éléments qui permet de différencier les diasporas des communautés transnationales. En effet, si les diasporas entretiennent des liens avec leur patrie d’origine, ils sont le plus souvent rares, voire inexistants et plutôt d'ordre symbolique, alors qu’ils sont fortement développés dans les communautés transnationales.

    Cette absence de lien effectif avec la patrie d’origine est particulièrement vraie dans le cas palestinien, l’intégralité des frontières internationales de la Palestine étant encore sous contrôle israélien. Cette situation rend difficile tout lien effectif, tels des allers-retours, avec la Palestine pour les réfugiés de la diaspora. Les liens avec le territoire d’origine demeurent majoritairement symboliques, la Palestine pouvant être considérée comme une ressource identitaire. C'est, à notre avis, dans ce cadre diasporique qu'émerge partiellement une communauté transnationale palestinienne et que se développent des éléments de transnationalisme, qui, avec la création d'un Etat palestinien peuvent devenir l'armature d'une future communauté transnationale.

    L'émergence d'une communauté transnationale palestinienne

    Si l'on reprend la distinction opérée par Portes et al. (1999) ou Smith et Guarnizo (1998) entre transnationalisme ‘par en bas’ (from below) et ‘par en haut’ (from above), deux principales formes d'activités transnationales se développent au sein de la diaspora palestinienne.

    Les élites palestiniennes, noyau de la communauté transnationale

    La mise en place de réseaux transnationaux répond à une nécessité d'adaptation des élites palestiniennes à l’absence d'Etat et de territoire propre. Il faut noter d'emblée que ces réseaux d’élites ne constituent qu'une frange minime de la diaspora, mais leur rôle est important et peut être précurseur d’évolutions futures pour l'ensemble de la diaspora. La création d'un Etat palestinien, comme la normalisation des relations entre Israël et ses voisins arabes, pourraient permettre aux Palestiniens d'établir des relations effectives avec leur pays d'origine, par le biais de visites régulières, d'investissements, sans pour autant quitter leur lieu de résidence actuelle, où, pour partie, ils sont intégrés au tissu socio-économique et politique comme c'est le cas en Jordanie. Le choix d'opter pour des résidences et une activité économique séparées entre deux pays peut être une solution viable pour certains Palestiniens, d'autant plus que 90 % de la diaspora palestinienne se trouve aux frontières de la Palestine et que l'espace concerné est de taille réduite. L'évolution politique du pays d'origine est donc déterminante dans la structuration future de la diaspora. Lamia Radi (1995) relève que le caractère transnational des réseaux familiaux de la bourgeoisie palestinienne de Jordanie se développe après l'exode de 1948. Les réseaux actuels d'élites palestiniennes trouvent tous leurs origines dans l'organisation sociale palestinienne d'avant 1948. Ils se sont adaptés à la dispersion des élites entre les capitales arabes et le monde occidental. Dans les années 1960, les élites palestiniennes ont acquis des nationalités occidentales (américaine, canadienne, européenne de l'ouest), qui leur donnent une certaine liberté de circulation et aussi une protection juridique. Une partie des élites palestiniennes s'installe en Europe de l'ouest ou en Amérique du nord, mais continuent de revenir régulièrement en Jordanie ou dans les territoires occupés. Les enfants de ces élites sont envoyés dans ces mêmes pays pour parfaire leur niveau en langue arabe et entretenir des liens étroits avec leur réseau familial, base de l'identité de la bourgeoisie palestinienne.

    Sari Hanafi (1999, p. 28) observe que des entrepreneurs palestiniens du Canada font la navette entre ce pays et le Golfe pour leurs affaires. Ils préfèrent rester vivre au Canada, en raison de la liberté dont ils jouissent et pour assurer l'éducation de leurs enfants. Ils pratiquent donc ces mouvements de va-et-vient caractéristiques des communautés transnationales. Ces liens étroits entre communauté exilée et pays d'origine demeurent cependant minoritaires et ne concernent que les élites économiques ou intellectuelles. Les Palestiniens américains conservent des liens très étroits avec la Palestine (achat d'une maison, envoi des enfants pour étudier l'arabe, mariage, envoi de capitaux) et surtout avec la ville de Ramallah en Cisjordanie. Ils développent parallèlement leur installation dans leur pays hôte.

    L'espace transnational dans lequel évolue la diaspora palestinienne est formé de réseaux dont la construction est essentiellement à base ethnique. La réintégration de l'espace palestinien, depuis les Accords d'Oslo, et le retour d'une partie de l'OLP dans les territoires autonomes, a permis la mise en place de liens effectifs (économiques, politiques, allers-retours) entre les communautés expatriées et leur pays d'origine. C'est dans ce cadre que les élites palestiniennes de la diaspora, du fait de l'intensification de leurs rapports avec la Palestine et du développement de leurs réseaux économiques entre leur pays d'accueil et leur pays d'origine, construisent, à notre sens, les bases d'une communauté transnationale. Les élites palestiniennes, grâce à une stratégie d'acquisition de nationalités occidentales, développent leur vie entre deux espaces (pays d'accueil et Palestine) ou plus (les espaces d'implantations des autres communautés palestiniennes).

    Des pratiques transnationales émergentes chez les Palestiniens défavorisés

    Cependant d'autres formes de "transnationalisme par en bas" (transnationalism from below), pour reprendre la terminologie employée par Portes et al. (1999), se développent à partir des camps de réfugiés palestiniens ; les pratiques transnationales permettant la réactivation de réseaux de solidarité familiaux et villageois qui traversent les frontières nationales des pays d'accueil. Des stratégies d'acquisition de nationalités européennes se développent aussi dans les couches les plus défavorisées de la diaspora, qui leur permettent de voyager et d'assurer l'avenir de la famille dans un ailleurs plus stable politiquement, juridiquement et économiquement. Ces réseaux transnationaux de solidarité se structurent autour des filières migratoires créées par les migrants palestiniens et permettent la mise en place, tant dans le pays de départ que le pays d'accueil, d'un commerce ethnique qui se développe parfois entre les deux pays, créant ainsi un espace de circulation transnationale. C'est le cas, par exemple, pour certains garagistes palestiniens au Liban qui importent des pièces détachées et des voitures d'occasion depuis l'Allemagne, grâce à leurs contacts avec des migrants palestiniens installés sur place. Les commandes sont passées par fax et l'argent circule par virements bancaires. Ce système permet à de petits garagistes au Liban de se procurer des pièces d'occasion en Europe aux meilleurs prix. Le commerce est fondé sur une relation de confiance entre les deux pôles du réseau et une bonne connaissance, par les deux acteurs, tant des besoins du marché au Liban, que des pièces disponibles et de leur prix en Europe. C'est sur la qualité de l'information et la rapidité de sa circulation que repose le système. Ce type de commerce n'est cependant pas très développé en raison des faibles capacités économiques des Palestiniens.

    La circulation transnationale chez les Palestiniens se concentre sur la capacité à véhiculer de l'information sur les pays d'accueil et sur l'envoi de devises dans le pays d'origine. Il s'agit d'une extension, à l'échelle transnationale, des systèmes locaux de solidarité, qui permettent à la communauté de faire face aux difficultés de vie au Liban, en diversifiant les sources de revenu. Les stratégies d'acquisition d'une nationalité européenne sont une garantie face à l'incertitude de l'avenir de la communauté palestinienne au Liban. L'accroissement du nombre de Palestiniens disposant d'une nationalité reconnue est un élément qui risque d'accroître leur mobilité et renforcer, en retour, l'émergence d'une communauté transnationale.

    Le rôle des métropoles dans la structuration de l'espace transnational des Palestiniens

    Les métropoles nord-américaines, comme Toronto ou Los Angeles ; européennes, Londres essentiellement ; et moyen-orientales, autour d'Amman et de Beyrouth, jouent un rôle essentiel dans la structuration de l'espace transnational des élites palestiniennes (voir notamment les travaux de Lamia Radi, 1995 et Sari Hanafi, 1997). Elles servent de point d'ancrage aux communautés dispersées, de lieux de rencontre et d'activités tant culturelles qu'économiques. Elles sont les lieux de convergence et de redistribution des flux de migrants, d'information et de capitaux.

    Dans le cas des Palestiniens des camps, les villes européennes et moyen-orientales servent de tête de pont aux réseaux migratoires développés depuis les années 1980. Dans les espaces de départ, les capitales arabes, telles Beyrouth, Damas ou Amman, sont les seules portes de sortie pour se diriger vers l'Europe. C'est aussi dans ces mêmes villes que se concentre l'information nécessaire au choix du pays de destination (facilité d'entrée, octroi du statut de réfugié, possibilité de travail…) et que s'organisent les filières d'émigration clandestine. Dans les espaces d'accueil en Europe du nord, des villes comme Berlin, Copenhague, Londres et, dans une moindre mesure, Malmö et Göteborg, forment l'autre extrémité de ces mêmes réseaux. Les communautés, déjà présentes sur place, facilitent l'adaptation du nouvel arrivé et accélèrent son insertion sur le marché du travail local, dans des niches économiques investies par les réfugiés palestiniens comme la restauration rapide ou le bâtiment.

    Conclusion

    S'il paraît encore prématuré de parler de communauté transnationale dans le cas de la diaspora palestinienne, il nous semble justifié d'employer les méthodes d'analyses proposées par les chercheurs qui travaillent sur ce thème, afin de mettre en évidence l'émergence et la construction d'une communauté transnationale palestinienne. Cette construction semble vouée à évoluer de façon accélérée avec la construction future d'un Etat palestinien. Plusieurs types de réseaux coexistent, qui correspondent aux deux principales formes de fonctionnement transnational définies par Alejandro Portes et al. (1999) : le transnationalisme par en bas (from below) et celui par en haut (from above). Cette deuxième forme est certainement la plus étudiée dans la littérature. Elle concerne, à la fois, les réseaux d'élites qui sont, dans une certaine mesure, les extensions de ceux développés à l'époque ottomane, et les réseaux d'entrepreneurs palestiniens de la diaspora. Cependant, nos recherches sur les dynamiques migratoires des Palestiniens du Liban ont mis en évidence que les couches les plus défavorisées de la diaspora s'inscrivent elles aussi dans un espace transnational, en développant des filières migratoires ainsi que des réseaux de solidarité transnationaux. Les métropoles arabes sont les têtes de pont de ces réseaux, parce qu'elles sont les espaces privilégiés de leur convergence. Ces espaces urbains concentrent la majeure partie des réfugiés palestiniens ; et des villes comme Beyrouth, Damas ou Amman, sont les pôles centraux des dispositifs migratoires mis en place par les Palestiniens parce qu'ils sont simultanément des espaces de départ, d'arrivée et de transit des migrants. Les métropoles arabes moyen-orientales jouent donc un rôle structurant dans l'organisation spatiale des dynamiques migratoires palestiniennes.

    Bibliographie

    • Cohen Robin, Global diasporas. An introduction, Londres, UCL Press, 1997, 228 p.
    • Faist Thomas, The Volume and Dynamics of International Migration and Transnational Social Spaces, Oxford, Clarendon Press, 2000, 380 p.
    • Hanafi Sari, Entre deux mondes : les hommes d'affaires palestiniens de la diaspora et la construction de l'entité palestinienne, Le Caire, Les dossiers du CEDEJ, 1997, 119 p.
    • Kimmerling Baruch, Migdal Joel S., Palestinians. The making of a people, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 1994, 396 p.
    • Ma Mung Emmanuel, Mobilités et investissements des émigrés. Maroc, Tunisie, Turquie, Sénégal, Paris, L'Harmattan, 1996, pp. 7-64.
    • Portes Alejandro et al., “ The study of transnationalism : pitfalls and promise of an emergent research field ”, Ethnic and Racial Studies, Volume 22, n°2, mars 1999, pp. 217-237.
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    • Sanbar Elias, Palestine 1948. L'expulsion, Institut des études palestiniennes (Les livres de la Revue d'études palestiniennes), Washington D. C., 1984, 234 p.
    • Sheffer Gabriel, Wither the study of diaspora ? Some theorical, definitional, analytical and comparative considerations. A paper to be presented at the international conference on the diaspora networks, Cyprus, Avril 1993.
    • Smith Michael P., Guarnizo Luis E., “ The locations of transnationalism ”, in Michael P. Smith et Luis E. Guarnizo (eds.), Transnationalism from below, New Brunswick (New Jersey), Transaction Publishers, “Comparative urban community research ” (6), 1998, pp. 3-34.
    • Vertovec Steven, “ Conceiving and researching transnationalism ”, Ethnic and Racial Studies, Volume 22, n°2, mars 1999, pp. 447-462.
  • L’Appartenance locale et sa légitimation à l’époque ottomane

    Organisateur : Işık Tamdoğan
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    La question de « l’appartenance locale et ses droits » est encore trop peu étudiée en ce qui concerne les villes ottomanes. Il n’est souvent pas aisé de comprendre les limites administratives qui délimitaient l’appartenance à la ville, ni de savoir à partir de quel moment les individus étaient considérés comme des résidents permanents par les instances administratives. Alors que les règlements administratifs semblent établir une ligne de partage très claire sur les droits (de résidence et de travail) et obligations (fiscales par exemple) des résidents permanents d’une part et des « gens de passage » de l’autre, les études sur les sources montrent bien souvent que les villes ottomanes vivaient par la grande mobilité de ses habitants, brouillant la distinction entre habitants permanents et « étrangers » ou gens de passage.
  • Marine Vassort : Mobilité / Immobilité des Sans

    Cette contribution aborde cinq points : la question de l’inscription dans un champ disciplinaire, l’a priori de l’asocialité, la territorialisation, la définition de l’errance, la mobilité comme ressource. Elle se termine sur un extrait de parcours qui éclaire le lien entre l’ici et le là-bas que l’on retrouve dans de nombreux parcours d’errance.

    L’inscription disciplinaire

    Comment résoudre la question de l’inscription dans un champ disciplinaire précis, précis parce qu’il va définir votre carrière universitaire et vos pairs ? À ce jour, je n’ai pas résolu cette question de mon appartenance précise. Peut-être que mon parcours universitaire explique cela.

    J’ai une formation en philosophie, je prépare une thèse en aménagement de l’espace et urbanisme dans une Faculté de droit. Cette thèse porte sur des personnes délogées ou sans logement à Marseille et leurs mobilités, avec une démarche dite de sociologie urbaine et un positionnement très proche des théories du contrôle social, dont l’optique principale est de faire remonter des données sensibles issues du terrain, et pour finir, avec la persuasion que l’errance est de toute façon un objet politique puisqu’elle se redéfinit sans cesse comme tension entre nomadisme et sédentarité.

    Mais parce que l’errance est une mobilité du pauvre, elle acquiert l’inverse exact des attributs progressistes de la mobilité urbaine, la valeur de ses échanges qu’ils soient économiques, sociaux ou symboliques est méconnue et dépréciée. L’errance est soit comprise comme une fuite, soit comme une stagnation. Son urbanisation (au sens de concentration de l’errance dans la ville) ne s’accompagne pas, loin de là, d’une valorisation culturelle ou sociale. La mobilité des personnes sans domicile n’est jamais envisagée comme un droit, une opportunité ou même une norme sociale. Mobiles, les errants le sont toujours trop. Immobiles, les errants le sont toujours trop.

    L’asocialité

    Ce qui a motivé ce travail est la volonté de qualifier des formes d’errance, des figures sociales, mais aussi de montrer la constance de certains jugements, avec en arrière-plan cette petite idée têtue d’aller contre ce que j’appelle l’a priori de l’asocialité qui suppose que la perte du logement s’accompagne d’une dégradation du lien social. Cet a priori est au cœur de la définition de l’exclusion comme “ processus qui empêche tout échange social, communautaire ou sociétaire ”. Le pauvre, qu’il loge dehors ou dedans, se voit dénié toute socialité digne de ce nom, c’est-à-dire extérieure à “ son ” groupe ou monde de marginalité, alors que selon moi l’errance fait relation. Je voulais donc critiquer ce présupposé de mauvaise ou d’absence de socialité qui reste accroché aux personnes qui se retrouvent à un moment ou à un autre, pour un temps donné ou pour le restant de leurs jours, à ou dans la rue.

    Deux hypothèses s’ajoutent à cette motivation de départ :

    • Dans l’errance se fabriquent des centralités spatiales et se créent des proximités sociales au-delà de la condition stricte de résidence et de la norme travail, et ceci dans le croisement entre les “ informalités ” de la survie et les “ formalités ” du système d’assistance.
    • L’errance est maintenue et en partie produite par le système d’assistance, ce qui veut dire que “ la déviance n’existe pas hors des pratiques de contrôle social qui la définissent et la réprimandent ” .

    Il s’agit donc de qualifier des formes de “ sans-abrisme ” à partir de mobilités précaires et de parcours urbains dont la complexité est éclairée par un travail sur la territorialisation.

    La territorialisation

    Je me suis proposée d’étudier ce phénomène social pour ne pas dire “ total ”, l’exclusion du logement qui suppose l’alternance des toits, avec une entrée par les territoires urbains dans l’objectif de qualifier des sociabilités dans la pauvreté et d’éclairer des régulations de la pauvreté. Mais si j’ai choisi cette entrée par les territoires, c’est d’abord pour ne pas partir d’un groupe social, classé, déclassé ou même reclassé, mais bien de l’errance en tant que phénomène typiquement urbain. Ce choix méthodologique me permet de contourner le label administratif que constitue aujourd’hui le terme “ SDF ” , terme qui est une catégorie abstraite et simpliste, et aussi d’éviter d’employer, sans les critiquer, les catégories et rubriques utilisées couramment par l’assistance, le travail social et les sciences sociales.

    Mais ce choix s’appuie aussi sur l’hypothèse selon laquelle l’errance, définie comme alternance des modes de résidence, fait territoire, c’est-à-dire fabrique et re-fabrique continuellement des centralités dans la ville. Afin de comprendre cette territorialisation de l’errance, je m’intéresse à des parcours d’hébergement qui passent par les centres d’hébergement d’urgence, les foyers et les CHRS , mais aussi par de multiples formes de squat et d’abris de rue. Dans ces parcours, intérieurs et extérieurs à Marseille, se croisent et se négocient sans cesse formalités de l’assistance et informalités de la survie.

    L’amorce de terrain se fait donc à partir de territoires où se cristallisent différentes formes d’errance (errance de quartier, errance translocale et transnationale) et se déroulent des activités de rue. Que se passe-t-il sur un territoire d’errance ? Qu’est-ce qui s’y échange ou s’y négocie ? Pourquoi un groupe d’errants se forme-t-il sur tel ou tel espace pour s’éparpiller ensuite vers d’autres espaces, nous laissant voir des mises en série de territoires ? Pourquoi un jeune âgé de 13 ans revient tous les soirs à la gare St Charles et dort la nuit aux alentours ? Parce qu’il y fait le porteur de bagages ? Parce qu’il essaie de prendre un train qui le mènera un temps vers d’autres villes ? Parce qu’il y retrouve ses pairs ?

    L’errance

    J’ai construit mon objet de recherche, l’errance, en distinguant mon approche de celles portant sur des catégories de gens à la rue (tels que les clochards, les zonards, les jeunes en dérive), sur leurs types de handicaps et leurs stades de déchéance ; ou encore des recherches portant, de façon plus théorique, sur la question de l’exclusion et de la récente rupture sociale.
    Il y a quelques mois, une personne m’a contesté le fait d’employer ce terme à l’histoire très longue et aux significations chargées. Pour ma part, je revendique cette liberté d’utiliser l’errance, en dehors de son acception mythique, littéraire ou psychologique ou de celle politico-médiatique qui lui est attribuée depuis quelques années et qui associe systématiquement errance à errance juvénile et à délinquance, je revendique donc cette liberté de comprendre l’errance avant tout comme un dispositif de mobilité, mobilités qui ne sont ni insensées (au sens d’une perte de repères spatiaux), ni désocialisées (au sens d’une d’absence de liens sociaux).

    En partant de cette acception large, il est alors possible de qualifier des formes d’errance (errance intra-urbaine autrement dit “ marseillo-marseillaise ”, errance régionale ou nationale et errance transnationale) et des mobilités variées (mobilité restreinte, circuit institutionnalisé, mobilité en point de chute et en aller-retour), comme de faire émerger d’autres figures du “ sans-abrisme ” que celle du “ SDF désocialisé ” tels que le délogé, l’hébergé, le sous-locataire, le “ cas psy ”, le bon et le mauvais pauvre, le méritant et l’indigne, le jeune migrant.

    L’errance est alors entendue soit :

    • D’un point de vue extérieur, comme une alternance de modes de résidences (centres d’hébergement d’urgence, hôtels meublés, abris de rue, squat, hôpital, prison). Ce qui dessine, pour chaque individu, une succession d’entrées et de sorties ponctuée de temps d’attentes.
    • D’un point de vue intérieur, l’errance c’est cette phrase d’un jeune Comorien de 13 ans qui répétait sans cesse : “ j’habite pas, je suis partout ”.

    Ce phénomène m’intéresse dans la mesure où il est compris en tant que registre de mobilité répondant sans cesse à de nouvelles situations de précarité (résidentielle, économique, sociale).

    Une errance stationnaire, plus troublante parce que représentée, repérée et répétée (circuits d’assistance, parcours intra-urbains) se distingue d’une errance à la représentation urbaine sporadique car “ étrangère ”. L’errance stationnaire correspond “ aux pauvres de l’intérieur ”, ceux qui “ appartiennent à ”. Cette appartenance même les rend secourables. L’errance stationnaire se gère plus facilement, alors que l’itinérance pose problème car elle demeure une errance des “ vagabonds ”, c’est-à-dire des errants extérieurs dont la prise en charge contredit le dispositif local et la politique nationale. Une rupture apparaît donc entre les délogés locaux et les itinérants. Parmi les délogés locaux, “ les plus fragilisés ” apparaissent comme les plus sédentaires, puisqu’ils font lieu et font le lieu.

    Par contre, l’errance ambulatoire ne se restreint pas à un quartier, ses parcours s’effectuent dans toute la ville, mais elle se polarise sur des lieux publics. Être ambulant se définit par le fait de faire le tour en s’arrêtant sur les mêmes espaces-ressources. Cette forme d’errance est plus spécifique aux jeunes car l’enfant ou l’adolescent qui ne fait rien et qui stationne dans la rue sans avoir une activité identifiable provoque des questionnements chez le passant. L’errance ambulatoire est essentiellement nocturne, elle met en œuvre d’autres codes et d’autres pratiques que celles diurnes. Les manières de s’aborder sont différentes, les ambulants se connaissent et se reconnaissent. La nuit, l’errance perd son anonymat et s’inscrit dans le registre du milieu restreint.

    L’itinérance désigne ces errants aux circuits nationaux et transnationaux larges qui passent et repassent par Marseille.

    La mobilité comme ressource

    J’évoque rapidement trois points qui me paraissent importants : l’occupation transitoire, la mobilité comme ressource et le circuit.

    • L’occupation transitoire : A Marseille, l’errance se décrypte dans ce principe de multi-résidence et dans le transit spatial permanent. Il s’agit toujours d’occupations transitoires, le mot “ occupation ” peut être ici entendu autant dans sa dimension spatiale que temporelle. De plus, la question de l’occupation de l’assisté est un casse-tête pour beaucoup de structures d’accueil ou d’insertion, qui n’ont pas d’atelier de travail et veulent lutter contre le spectre de l’inactivité.
    • La mobilité comme ressource : Plus on est sédentaire dans la rue, autrement dit immobile dans son errance, plus on va être stigmatisé et désigné comme désocialisé. Inversement, savoir “ jouer ” des mobilités dans la précarité est une ressource qui permet de traverser des territoires mais aussi des mondes et statuts sociaux et ainsi d’ajuster les rôles.
    • Le circuit et l’absence de sortie : Un errant, sans logement ou mal logé, ne peut généralement pas s’émanciper de l’assistance car celle-ci lui procure le minimum ou le complément de survie. C’est pourquoi l’errance urbaine est toujours connectée d’une façon ou d’une autre aux circuits institutionnels. Arriver dans une ville, c’est entrer dans les circonférences du traitement social. En ce sens, il n’existe pas de sortie complète du dispositif d’assistance par le bas, car s’affranchir, c’est avoir accepté les sélections et les contrats qui mènent au logement autonome et avoir échappé à la sédentarisation et au turnover qui sont les deux principes de gestion pour les structures d’accueil.

    Pour finir, je voudrais évoquer cette difficulté liée au temps de la recherche, car ce temps semble toujours en décalage face aux mutations rapides de territoires et aux mobilités larges. De ce constat naît l’exigence méthodologique de répéter et de multiplier les observations de terrain à différentes périodes et en différents lieux. Puisque pour l’errance, pauvreté matérielle ne rime pas automatiquement avec ségrégation spatiale, je travaille essentiellement sur des occupations éphémères et des territoires mouvants tels que la gare St Charles et certaines places et quartiers de Marseille.

    Il me semble intéressant d’insister sur les parcours circulatoires ou les champs migratoires propres aux personnes sans domicile (migrants, routards, jeunes étrangers, travellers) ainsi que sur la mise en réseau de territoires liés aux activités de rue. Pour conclure, il apparaît nécessaire aujourd’hui, du moins en Europe, de produire de la connaissance sur des populations telles que les mineurs à la rue, souvent clandestins, ou bien les “ enfants dans la rue ”. Mais là plus qu’ailleurs la vigilance est de rigueur face aux assimilations rapides et aux effets de décontextualisation.

    Je termine cette contribution par un extrait d’entretien à mes yeux significatif :
    “ Je suis né en Algérie, mais je suis venu à Marseille en 1993, en fait je suis toujours venu en France, je suis toujours venu… 15 jours là-bas, 15 jours ici, voilà. Dans les premiers temps, j'habitais à la rue des Dominicaines à Belsunce, j'ai déménagé à la Joliette et de la Joliette je suis parti boulevard de Paris. Et depuis vendredi, je suis à la Rose au foyer d’urgence. C'est pas la première fois en fait, hé ! Ah ! c'est pas la première fois. Je prends mes bagages et je m'en vais. D'habitude je vais chez des collègues, des copains, j'ai pas, je me débrouille. Des fois, je suis à la rue aussi. L'été, je me contente de rester dehors. Je reste, je dors dehors, des fois je me débrouille pour manger. Je vais dans mon ancien quartier, je reste un peu en bas de la gare Saint Charles mais pas à la gare, faut pas confondre . Je reste dans mon ancien quartier, à la place des Marseillaises, je reste un peu mais pas trop, moi j'aime bouger, j'aime trop bouger. Des fois, je vais voir les collègues aux quartiers nord : Aygalades, Busserine, aux Flamands, j'ai des copains là-haut. Mais pas à la gare, la gare c'est la gare, moi je reste en bas. Je reste avec mes collègues, c'est pas pareil. La gare, c'est le plus chaud quartier de Marseille en fait, hé ! Là je suis au foyer d'urgence, ça se passe bien, y a des Algériens, des Tunisiens, y a des jeunes qui viennent du nord de la France. Y en a que je connais d’Algérie, du bled, ils sont là maintenant. Y a peu de Marseillais en fait, y a des Russes, y a des Yougoslaves je crois, y a peu de Marseillais. (…) En fait moi c'est un cas particulier parce que j'ai toujours vécu à Marseille, ma famille aussi. Depuis 40 ans on est là, on est là-bas. On peut pas se passer de l'Algérie, on peut pas se passer de Marseille, c'est pas possible ” .

    Références Bibliographiques

    • Barel Y., La marginalité sociale, Paris, PUF, 1982.
    • Becker Howard Salomon, Outsider. Etude de sociologie de la déviance, Métailié, 1985.
    • Conseil de l’Europe, Les Sans Abri, Conseil de l’Europe, 1993.
    • Farge A., Laé J.-F., Fracture sociale, Desclee de Brouwer, 2000.
    • Fassin D., “ Exclusion, underclass, marginalidad ”, Revue Française de Sociologie, XXXVII-1, janvier-mars 1996, pp. 37-71.
    • Grafmeyer Y., Joseph I., L’École de Chicago, Aubier, 1990.
    • Ogien A., Sociologie de la déviance, Paris, Armand Colin, 1999.
    • Sassier P., Du bon usage des pauvres. Histoire d’un thème politique, XVI-XXe siècles, Paris, Fayard, 1990.
    • Simmel G., Les pauvres, Paris, PUF, 1998.
    • Tarrius A., Fin de siècle incertaine à Perpignan, Trabulaire, 1997.
    • Tessier S., L’enfant des rues et son univers, Syros, 1995.
    • Wacquant L., Les prisons de la misère, Paris, Raisons d’Agir, 1999.
    • Vexliard A., Le Clochard : étude de psychologie sociale, Bruges, Desclée de Brouwer, 1957.
    • Whyte W., Street Corner Society, Paris, La Découverte, 1995.
  • Mina Saidi - Les mobilités quotidiennes des femmes à Téhéran : 26/01/11

    Conférence
    Mercredi 26 janvier 2011 à 18h à l’IFEA
    Mina Saidi
    (responsable
    de l'Observatoire Urbain de Téhéran à l'IFRI)
    "Les mobilités quotidiennes des femmes à Téhéran"
    Intervention en français

  • Muriel Girard - İstanbul’da turizm ve kültürel miraslaştırma programı açısından zanaat dünyasının yeniden yapılanması ve kentsel dönüşüm :16/03/2011

    Seminer "Bellekler ve kentsel harekelilik"
    Çarşamba 16 Mart 2011 18:00'da IFEA'da
    Muriel Girard
    (EHESS ; CETOBAC)

    " İstanbul’da turizm ve kültürel miraslaştırma programı açısından zanaat dünyasının yeniden yapılanması ve kentsel dönüşüm. "
    Sunum dili Fransızcadır.

  • Muriel Girard - Les recompositions du monde artisanal et les mutations urbaines au regard des mises en patrimoine et en tourisme. Le cas d'Istanbul :16/03/2011

    Séminaire "Mémoires et mobilités urbaines"
    Mercredi 16 mars 2011 à 18h00 à l’IFEA
    Muriel Girard
    (EHESS ; CETOBAC)
    " Les recompositions du monde artisanal et les mutations urbaines au regard des mises en patrimoine et en tourisme. Le cas d'Istanbul. "
    Intervention en français.

  • N. Lévy - I. Tamdoğan - Mahallenin dünü ve bugünü 19/01/11

    Seminer: "Bellek ve kentsel hareketlilik" 
    19 Ocak Çarşamba, saat 18:00’da
     Işık Tamdoğan(CNRS/IFEA) ve  Noémi Lévy (Boğaziçi Üniversitesi) 
    "Mahallenin dünü ve bugünü” 
    Sunum dili Fransızca’dır.

  • N. Lévy - I. Tamdoğan - Réflexion sur le mahalle d'hier et d'aujourd'hui : 19/01/11

    Séminaire "Mémoires et mobilités urbaines"
    Mercredi 19 janvier 2010 à 18h00 à l’IFEA
    Işık Tamdoğan
    (CNRS/IFEA) et Noémi Lévy (Boğaziçi Üniversitesi).
    "Réflexion sur le mahalle d'hier et d'aujourd'hui"
    Interventions en turc

  • N. Ribas-Mateos D. Danış D. Provençal "Mobilités au féminin" 10/04/14

    Présentation du livre "Mobilités au féminin"
    Mardi 10 avril 2014 à 18h à l'IFEA
    Natalia Ribas-Mateos, Didem Danış, Danielle Provençal
    Mobilités au féminin. La place des femmes dans le nouvel état du monde, Natalia Ribas-Mateos et Véronique Manry (éds.), Khartala, 2014
    Une collaboration IFEA-GSÜ (département de sociologie)
    Interventions en français

  • Nejma Monkachi : Français de Casablanca et Américains de Paris : entre éloignement et distance sociale.

    L'imaginaire collectif contemporain est fortement marqué par une image stéréotypée de l’immigré. C’est une personne pauvre, sans ressource, venue d’un pays peu développé. On pourrait s'attendre cependant à ce qu'une telle réduction n'apparaisse pas aussi crûment dans les publications à vocation scientifique. En effet, si un certain nombre de sociologues construisent des outils pour comprendre les migrations, il serait dommageable qu'ils soient inadaptés pour une partie d'entre elles.

    Comment dès lors penser les migrations quand il s'agit de migrants différents des travailleurs, ouvriers, employés ou paysans, venus des pays dits du Tiers-Monde pour être employés dans les sociétés occidentales ? Cette question, largement ignorée par la littérature sociologique, mérite un peu d'attention. Il est en effet des migrants qui ne partagent pas tout à fait le même sort. Le point commun reste bien sûr la migration elle-même, mais son cadre peut varier. Reste que le sens social de toute migration réside d'abord et avant tout, non dans le simple fait d'émigrer, mais bien plutôt dans la triple spécificité du projet migratoire, du rapport de la société d'accueil avec celle d'origine, et enfin des caractéristiques objectives du migrant. Toute approche sociologique d'une migration doit donc prendre en compte ces trois aspects. Et toute théorie à vocation générale devrait alors explorer toutes les déclinaisons possibles de chacun de ces aspects. On pourrait d’ailleurs attendre d'une hypothétique théorie générale des migrations internationales qu'elle envisage les projets migratoires les plus courts comme les plus durables, les plus individuels comme ceux qui sont organisés collectivement, ainsi qu’a pu le montrer Abdelmalek Sayad (1977) notamment. La variété des rapports entre sociétés de départ et d'accueil pourrait à son tour donner lieu à diverses approches selon que le migrant part d'un pays pauvre vers un pays plus riche, ou alors quitte un pays développé pour se rendre dans le Tiers-Monde. L'histoire entre les deux pays paraît tout aussi inévitable. Il n'y a rien de commun en effet entre le Français arrivant au Caire et celui se rendant à Alger, le passé entre les deux pays déterminant en grande partie les attitudes réciproques. Enfin, une approche à vocation générale ne saurait non plus ignorer les caractéristiques objectives des migrants, leurs profils sociaux, leurs appartenances religieuses, leur capital culturel...

    Une telle approche n'existe pas à l'heure actuelle, et l'on peut même discuter sa pertinence. Il est toutefois surprenant de constater à quel point la littérature sociologique ignore la variété des expériences de migration internationale. C’est donc dans cet esprit que s’est fait le choix de deux objets d’études inusuels. Les Français de Casablanca et les Américains de Paris ont constitué d’emblée deux terrains propices aux retournements de points de vue.

    À rebours des terrains habituels : Français de Casablanca et Américains de Paris

    La volonté de remettre en question certains acquis de la sociologie des migrations est à la source de ce travail. Le choix de deux populations atypiques a permis de naviguer sans cesse entre la connaissance de ces populations et la comparaison avec les travaux consacrés aux différentes immigrations en France. Les Français de Casablanca ont été très peu étudiés, et jamais sous l’angle de la migration. Quant aux Américains venus s’installer à Paris, ils ne font l’objet le plus souvent que d’études consacrées aux artistes les plus connus, venus se nourrir d’un foisonnement artistique parisien quelque peu terni depuis lors. L’enjeu de connaissance est donc de taille et se conjugue avec la discussion des limites de l’objet “ immigré ” tel que la sociologie l’a construit depuis les années 1980. Le cheminement méthodologique employé marie donc approche épistémologique et regard anthropologique. Le souci étant de confronter le cœur de la théorie à une enquête de terrain qui l’amène dans ses retranchements.

    La littérature sociologique a en effet révélé à quel point l’immigré était pensé à partir du contexte spécifique des années 1980 auquel on ajoute, ainsi que le fait Gérard Noiriel, d’autres périodes de forte immigration en France, la Belle Époque et l'Entre-deux guerres notamment. L’approche qui fait école s’interroge donc sur le statut des immigrés et sur leur intégration possible ou impossible. Elle s’attache très tôt, et dans la plupart des cas, à distinguer les différents immigrés et à fractionner un objet que le débat public a rendu bien trop homogène. L’attention à l’appartenance d’origine, nationale voire régionale, rurale ou urbaine, à l’alphabétisation, ou encore à la conjoncture qui a poussé le migrant au départ, ont ainsi contribué à défaire des amalgames par trop stériles. Le comparatisme s’est donc installé au sein de la démarche sociologique visant à étudier l’immigration et son double conceptuel, l’intégration. Un bref retour sur la littérature permet néanmoins de distinguer trois approches principales. Elles n'ont pas le mérite d'épuiser la totalité des théories existantes, mais rendent compte des sources d'inspiration de la plupart d'entre elles.

    L'approche socio-historique : elle trouve ses plus éminents représentants chez Gérard Noiriel et Didier Lapeyronnie. Ces deux auteurs partagent un même souci de replacer les phénomènes migratoires dans leur contexte historique. L'état du marché du travail, la microstructure des classes populaires, ou les environnements politique et institutionnel déterminent la perception de l'immigré et les conditions de son intégration. L'immigration est prise dans un contexte national, ou urbain, dont l'histoire détermine en grande partie les spécificités. Didier Lapeyronnie (1993) s'attache par exemple à mettre en évidence les conditions d'expansion d'un racisme populaire, en liaison avec les représentations de la solidarité prolétarienne en France et en Grande-Bretagne. Dans Le creuset français (1988), Gérard Noiriel montre quant à lui, la récurrence de la xénophobie en période de crise économique. Il pointe, par exemple, l'existence dans l'Entre-deux-guerres d'un groupe de pression constitué par les médecins, qui réclame et obtient la création d'un cadre légal écartant toute concurrence d'homologues étrangers. Les vagues xénophobes touchent quasi systématiquement les immigrés les plus récemment arrivés, ce qui a l'effet paradoxal d’amener l'auteur à constater que chaque vague contribue à l'intégration définitive des immigrés arrivés bien avant ceux que la vindicte populaire montre du doigt. Mais, en tout état de cause, ce sont surtout les catégories constituées par les acteurs qui ont un rôle déterminant pour Gérard Noiriel : qu'il s'agisse de la catégorie d'"étranger" constituée par l'État, ou de celle de seconde génération qui apparaît plus tard, elles contribuent à assigner une identité dont l'auteur postule qu'elle ne peut être que douloureusement vécue.

    L'approche institutionnaliste : elle consiste à se pencher sur le cadre juridique qui définit le statut de l'immigré, ainsi que sur les politiques qui visent à favoriser son intégration. Les travaux de Jacqueline Costa-Lascoux (1989 et 1992) ou de Catherine Wihtol de Wenden (1987 et 1999), qui se penchent toutes deux sur les évolutions du Code de la nationalité, appartiennent à ce courant. Au travers de l'analyse de la citoyenneté telle qu'elle est conçue et traduite en termes juridiques en France, ces deux auteurs dégagent les caractéristiques de l'intégration à la française et réfléchissent aux défis posés par les dernières vagues migratoires. De même, Patrick Weil, dans La France et ses étrangers, émet cette idée tout à fait nouvelle qu'il existe une politique de l'immigration cohérente et adjoint à l'approche institutionnelle classique l'étude approfondie des décisions de politique publique quant au recrutement volontaire de main-d'œuvre étrangère, notamment dans l'immédiat après-guerre en fonction de l'origine ethnique. L’étude des politiques de logement spécifiques aux immigrés de type foyers SONACOTRA, ou l’analyse de la place accordée aux cultes et aux représentants des différentes communautés immigrées dans l'espace public, permettent aux tenants de cette approche d'esquisser la façon dont chaque nation accueille et intègre ses immigrés.

    L'approche interactionniste : à la différence des approches précédentes, elle part des immigrés eux-mêmes, pour reconstituer leur expérience dans le pays d'accueil. Réseau de personnes de même origine, étapes du détachement de la communauté vers l'intégration et l'acculturation à la société d'arrivée forment alors les principales voies vers la compréhension d'une expérience migratoire. Abdelmalek Sayad, dans un article resté célèbre, “ Les trois âges de l'émigration algérienne en France ” (1977), montre comment le projet migratoire évolue. Alors que dans un premier temps le migrant est un envoyé de la communauté paysanne, qui ne part que le temps d'accumuler un petit pécule qui profitera à la totalité du village, et vit donc en France reclus et en se protégeant de la société d'accueil, des projets migratoires plus individuels se développent progressivement. Ils correspondent alors à une relation plus distanciée avec le pays d'origine, et à une acculturation progressive au pays d'installation. Dans d'autres de ses contributions, Abdelmalek Sayad s'attache à pointer, au travers de maints entretiens approfondis, la situation de l'immigré. Son malaise transparaît la plupart du temps et vient illustrer la difficulté à vivre une double appartenance identitaire. Martine Segalen, dans Nanterriens, les familles dans la ville (1990), adopte à son tour une démarche similaire en s'attachant aux circuits empruntés par plusieurs enquêtés. L'occupation spécifique de l'espace urbain révèle une sociabilité particulière. Les tenants de l'approche interactionniste s'attachent donc à montrer comment la confrontation quotidienne avec la société d'accueil transforme les immigrés en membres à part entière de la société d'installation.

    Si l’étude approfondie de la littérature a pu révéler sur quel socle idéologique la sociologie des migrations a pu construire son modèle d’analyse, le travail de terrain qui s’en est suivi a débouché sur un impératif aussi bien logique que méthodologique : déconstruire la notion d’immigré, beaucoup trop connotée pour servir un raisonnement sociologique rigoureux. Cet abandon n’a pas été sans hésitation tant nous était chère l’idée de montrer que l’on pouvait être aisé et émigrer. L’exigence de clarté a pourtant triomphé et la migration s’en est trouvée décomposée selon deux axes de compréhension : l’éloignement géographique et la distance sociale.

    Les deux enquêtes ont en effet révélé à quel point l’éloignement, le départ et l’arrivée dans une société inconnue, que l’on soit plus ou moins pourvu de ressources, se traduit par des réactions similaires ou en tout cas très proches. La distance sociale désigne, elle, la place assignée au nouveau venu dans la société d’installation.

    Des conséquences de l’éloignement

    L’éloignement dans la migration est souvent synonyme d’amélioration du bien-être immédiat ou à venir. La distance géographique, si elle exige une nouvelle socialisation, crée dans le même temps un nouveau rapport à la société d’origine. Le récit des origines conjugué à l’éloignement déploie alors une série de caractères communs aux riches, comme aux moins riches, aux managers d’Accenture, comme à l’ouvrier du bâtiment. Et c’est en cela que l’éloignement peut être une première clé de compréhension de l’expérience migratoire.

    L’éloignement dote le migrant d’une nouvelle identité. Le discours des enquêtés porte d’innombrables marques de ce jeu d’identités situationnelles (Goffman) qui tisse le rapport du migrant aux différentes situations sociales rencontrées. Ainsi les Français de Casablanca sont-ils alsaciens ou auvergnats au Maroc, alors qu’ils seront plus volontiers Français du Maroc en France. Les Marocains en France réagissent exactement de la même manière, tout comme les Américains de Paris sont d’Atlanta, ou de New York, et fiers, qui plus est, d’annoncer leur lieu de résidence lorsqu’ils sont aux Etats-Unis. L’identité s’enrichit avec l’éloignement durable. Ce qui se transforme souvent d’ailleurs en autant de ressources sociales.

    Cet épaississement est d’ailleurs tout particulièrement visible lors des retours au pays. Les travaux consacrés à l’observation de tels périples regorgent en effet d’indices similaires. Le trajet vers le pays d’origine lorsqu’il n’est pas fait en avion (ce qui écarte les Américains) prend des allures de voyage intérieur. Il est d’ailleurs surprenant de constater que les Français de Casablanca sont nombreux qui rentrent au moins une fois dans l’année en voiture. Les discours justificateurs ne manquent pas, déclinés selon tous les modes. On remarque toutefois souvent leur faiblesse, et surtout la jouissance du récit d’un périple vers cette société que l’on a quittée et qui se pare dans les premiers moments de toutes les qualités.

    Il est en outre un autre retour, et celui-là définitif, qui revêt pour les migrants de toute appartenance sociale la même importance fascinante pour l’observateur. La mort participe en effet à la représentation et à la définition de soi, du soi en migration. Les pratiques mortuaires sont donc d’une grande importance. Elles cristallisent les tensions entre société de départ et société d’installation et situent définitivement le défunt dans un lieu géographique la plupart du temps délibérément choisi. La relecture du processus migratoire, que permet en partie le trajet du retour, est encore plus complète lors du décès et des rites qui l’accompagnent. Lors de ce dernier passage, les migrants de toutes catégories sociales se trouvent souvent égaux, les plus pauvres allant jusqu’à s’endetter dangereusement pour assurer le salut de leurs morts. Nombreux sont les travaux qui montrent l’importance capitale du lieu de sépulture, selon la situation du migrant vis-à-vis de sa famille, de la société d’installation, d’origine, de la croyance en la plus ou moins grande efficacité du rite de passage selon le lieu de déroulement et la qualité de la cérémonie. De ce point de vue-là, les Français de Casablanca sont très partagés et le choix d’une sépulture au Maroc revêt les mêmes enjeux en termes d’appartenance religieuse, pour ne citer que cette dimension, que le choix des Sénégalais en France, par exemple.

    Il est enfin une autre conséquence de l’éloignement partagée par tous les migrants : la transformation du cultuel au culturel. Les Français de Casablanca fréquentent beaucoup plus l’église lorsqu’ils sont loin de leur pays. Les Américains semblent se comporter de la même façon. Tous sont plus attachés aux rites accompagnant les fêtes religieuses. Moments de retrouvailles pour les migrants d’une même origine, moments de remémoration, d’affirmation identitaire face aux rites de la société d’installation, ces rites se trouvent beaucoup plus investis que dans la société d’origine. Valable tout aussi bien pour les Marocains, ou les Irlandais en France, que pour tous les autres, cette charge culturelle dont se trouve réinvestie le cultuel est une caractéristique de l’éloignement.

    Évoquer l’éloignement plutôt que la migration permet d’évacuer plus aisément la charge d’a priori qui pèse sur le terme de migration. Pour beaucoup d’oreilles, pourtant attentives, il n’est pas possible qu’un Français puisse émigrer et, par cette simple opération, devienne un immigré dans la société d’installation. Abandonnant délibérément ce terme bien dangereux tant il porte en lui d’amalgames et de généralisations abusives, nous avons donc choisi, d’une part de traiter de l’éloignement durable, d’autre part de nous pencher sur la distance sociale qui caractérise le plus souvent une partie des rapports entre le nouvel arrivant et la société d’installation.

    Le rapport social

    Comprendre la migration selon les deux axes de l’éloignement et du rapport social permet d’échapper à beaucoup d’implicites. Le rapport social n’est pas forcément défavorable à celui qui s’éloigne, comme le terme “immigré” et l’imaginaire qu’il charrie le laissent trop souvent entendre. À une époque où les managers qui s’expatrient sont de plus en plus nombreux (Wagner, 1998), il serait dommage de s’en tenir à une sociologie des migrations cantonnée aux apostrophes d’une actualité vieille de vingt ans. Les flux de migrants qui augmentent le plus significativement aujourd’hui sont constitués de diplômés hautement qualifiés. Leur situation dans le pays d’installation reprend les caractéristiques de l’éloignement, mais le rapport social au milieu d’installation varie fortement suivant le niveau de développement de la société ainsi que le milieu dans lequel ils s’installent. Aussi était-il nécessaire, voire urgent, de penser la possibilité de toutes les distances sociales entre nouvel arrivant et société d’installation, et non plus la seule et confortable (pour le chercheur) pour ne pas dire réconfortante (pour la société) indigence du migrant.

    Les deux populations étudiées constituent en cela un déplacement de point de vue riche d’enseignements. Les Français à Casablanca, tout comme les Américains à Paris, se déplacent en effet avec leurs institutions. Ils arrivent dans une ville qui leur offre de multiples lieux d’accueil privilégiés, tenus par leurs semblables et pleinement dédiés à leur présence hors du territoire national. On ne compte plus en effet les cercles et autres clubs de toutes natures qui jalonnent la planète, de capitale en capitale, pour relayer efficacement les institutions nationales à l’étranger. Les pays les plus puissants en ont le tissu le plus dense. Leurs ressortissants trouvent ainsi, là où ils se rendent, un accueil organisé. À Paris, l’accueil des Américains se structure depuis près de cent cinquante ans autour de quelques institutions phares parmi lesquelles le Herald Tribune, l'Hôpital Américain ou l'American Church, ainsi qu’autour d’un grand nombre d’associations. À Casablanca, les Français sont accueillis par une association spécialisée avant d’organiser leur vie sociale autour de quelques lieux spécifiques. Les enfants sont très largement concernés par le scoutisme et les familles fréquentent quasiment toutes un seul et même club sportif hérité de la période du Protectorat, le Cercle Amical Français, réservé de facto, par un système de parrainage très strict, aux Français.

    Français et Américains ont par ailleurs ceci en commun qu’ils ne fréquentent pas les institutions scolaires du pays d’installation. Le Lycée français à Casablanca, ainsi que les quelques écoles primaires de l’ex-mission culturelle française les regroupent, et on retrouve de la même façon une scolarisation autonome pour les enfants des Américains de Paris. En ne mêlant pas leurs enfants aux nationaux, ils conservent la mainmise sur leur éducation et leur socialisation, et un contrôle étroit que viennent relayer les activités sportives et les loisirs organisés par d’autres institutions exportées.

    La sphère professionnelle permet aussi d’observer les signes d’une distance sociale clairement identifiée par les acteurs. Les Français de Casablanca, ou les Américains de Paris, occupent bien trop souvent des postes à responsabilité où ils mettent en pratique un rôle d’expertise pour pouvoir échapper à une position dominante. Même lorsqu'ils occupent des fonctions subalternes, les Français à Casablanca et les Américains à Paris s'octroient en permanence le droit de juger du mauvais fonctionnement des entreprises pour lesquelles ils travaillent. Il est par ailleurs intéressant de constater l’extrême similitude des discours tenus par Français et Américains sur, respectivement, les Marocains et les Français. Les mêmes accusations se retrouvent mot pour mot envers les différentes institutions du pays d’installation. Ainsi, l’école est-elle mal organisée, peu efficace et surtout peu sûre, l’administration lente et kafkaïenne, et les actifs incompétents et insouciants. Est-il vraiment utile de préciser enfin que les nationaux sont fainéants et ont une hygiène douteuse ?

    Sociétés marocaine et française souffrent ainsi exactement des mêmes maux, à en croire les récits des enquêtés Français et Américains. Étrange coïncidence, ou rapport universel à l’Autre? L’extériorité critique est de mise pour la très grande majorité des personnes interrogées sur leurs conditions de vie, de travail etc. Cette extériorité témoigne d’une position sociale élevée, ou en tout cas perçue comme telle, par rapport à la société d’installation. Et c’est justement la préservation d’un tel statut qui passe par toutes ces institutions convoquées dans chaque pays. Que les Français de Casablanca scolarisent leurs enfants au Lycée Français, et les Américains à l’Ecole Américaine, qu’ils fréquentent beaucoup plus les lieux de culte ou de rencontres entre co-nationaux permet au groupe tout entier de maintenir son statut dans la société d’installation. À l’inverse les Marocains en France ne perdront rien de leur statut en scolarisant leurs enfants dans le système français, au contraire. Qu’ils se fréquentent entre eux et ils feront vite figure de mauvais élèves de l’intégration !

    L’éloignement et la distance sociale égrènent donc un chapelet de situations migratoires. En permettant de franchir plus aisément les pièges du sens commun et de s’affranchir des apostrophes de l’actualité, ces deux axes de compréhension de l’expérience migratoire ouvrent la voix à une réflexion plus large. Elle isole les effets propres à l’éloignement durable, effets qui pour la plupart sont les mêmes quel que soit le statut social du migrant, de ceux générés par la distance sociale.

    Bibliographie

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  • Olivier Clochard : Analyse des stratégies des associations d’aide aux demandeurs d’asile aux frontières : exemple de l’aéroport parisien de Roissy Charles De Gaulle

    En France, la question des demandeurs d’asile aux frontières, de leur détention et de leur refoulement n’a jamais constitué une question politique importante, excepté en 1991, année qui a précédé la législation des zones d’attente . Dernièrement, la parution du rapport du sénateur Louis Mermaz au cours de l’année 2000 et les différents comptes-rendus de l’Anafé n’ont pas conduit à l’amorce des débats politiques escomptée. La procédure concernant l’arrivée sur le territoire des demandeurs d’asile reste donc opaque ; même si des associations de défense des étrangers y portent un intérêt plus régulier depuis deux ans. Dans ce contexte, le concept de frontière a beaucoup évolué durant les vingt dernières années, à travers les politiques migratoires, conduisant les réseaux associatifs spécialisés dans le soutien aux requérants à l’asile à intervenir de plus en plus au sein de ces nouveaux espaces frontaliers afin d’aider les étrangers souhaitant déposer une demande d'asile en France. Une analyse des rapports entre les mobilités des requérants à l’asile et le rôle de ces associations, permet de mettre en évidence certains enjeux liés au droit d’asile et les pratiques migratoires qu’il suscite en France.
    Ainsi, depuis 1980, face à l’augmentation du nombre de demandeurs d'asile, les évolutions du concept de frontière dans les politiques migratoires accentuent les difficultés des parcours des demandeurs d'asile. Et dans le pays d’accueil, ces changements ont des conséquences concernant l’accès à la demande d’asile, où les obstacles administratifs se substituent aux rôles des frontières.
    En France, l’aéroport parisien Roissy Charles De Gaulle a reçu durant ces dernières années 96% des demandeurs d’asile aux frontières . Cette suprématie statistique s’explique principalement par le fait que les contrôles aux frontières terrestres sont plus difficiles à effectuer. Les deux campagnes d’observation réalisées en région parisienne durant les mois de janvier et février 2001 vont permettre de comprendre l’ampleur des difficultés.

    La notion de frontière dans le contexte actuel de l’asile en France

    La fermeture des frontières, décidée en France et dans d’autres pays d’Europe en 1973, va être l’amorce d’une dégradation de l’accueil réservé aux étrangers. Ainsi, en l’espace de 25 ans, la législation en matière de droit des étrangers est devenue plus restrictive. Depuis le milieu des années 1980, la politique d’asile est à son tour visée par cette volonté étatique. Avec la construction européenne et les surenchères politiques sur la répression contre l’immigration clandestine, la frontière a pris une nouvelle dimension. Pour un grand nombre d’étrangers, si elle est devenue plus difficile à franchir, elle se « conjugue » aussi sous des formes différentes tout au long du parcours d’un grand nombre de demandeurs d’asile.

    Bref rappel sur l’évolution de l’asile en France

    Au cours de ces trente dernières années, le nombre de demandeurs d’asile dans les pays occidentaux n’a cessé d’augmenter, et le contexte international a radicalement changé. L'arrêt de la guerre froide aurait pu laisser penser que le nombre de réfugiés allait diminuer. En effet, de nombreux conflits générateurs d'exode étaient souvent le théâtre d'affrontements entre les deux grandes puissances. Or, les mouvements des demandeurs d’asile et des personnes déplacées se sont accrus sous la houlette des désordres mondiaux et de la multiplication des conflits.
    En Europe, les grandes métropoles sont le principal réceptacle de ces flux migratoires. Pour exemple, en France, à la fin des années 1990, la région parisienne concentre à elle seule 98 % des demandes d’asile aux frontières et les trois-quarts des demandeurs d’asile recensés par l’OFPRA . Cependant il faut rappeler qu’au regard du nombre total de réfugiés dans le monde, les pays européens restent très frileux sur l’accueil de ces populations.

    La restriction de l'asile dans les pays occidentaux s'est amorcée dès le début des années 1980. La France n’échappe pas à la tendance comme le montre le graphique n°1. Ainsi, au cours des vingt dernières années, les gouvernements successifs ont assujetti le droit d’asile aux politiques d’immigration. Cette réticence de la France à accueillir les demandeurs d'asile s’est alors caractérisée par un allongement considérable des procédures d’examen de dossiers. Si l’allongement des procédures de l’OFPRA a conduit au pic de 1989 (cf. graphique n°2) ; d’autres éléments, parfois sous le couvert de la législation, se sont intégrés dans ce schéma, et ont eu des effets dissuasifs sur les potentiels demandeurs d'asile, comme le renforcement des contrôles aux frontières.

    Une frontière différente

    L’articulation des échelles est essentielle pour mieux comprendre la complexité du phénomène, car si la frontière se définit généralement comme « une limite du territoire d’un Etat et de sa compétence territoriale » , sur le plan migratoire elle tend de plus en plus à se transformer en une interface complexe. Afin de mieux entrevoir la logique de ces mobilités, la démarche sera d’adapter une définition souple du concept de frontière. En effet pour un grand nombre d’étrangers et de demandeurs d’asile en particulier pour ceux qui souhaitent se rendre dans un pays occidental, la frontière est devenue une frange mouvante dont les dispositifs apparaissent bien en amont.
    Ainsi pour contrôler les flux migratoires et endiguer le flot des demandeurs d’asile, l’Europe se retranche derrière ses frontières en mettant en place de plus en plus de mesures contraignantes. Certaines s’appliquent dès les pays d’embarquement qualifiés comme sensibles avec des contrôles au départ dans les aéroports. Dans ce contexte de mondialisation, Christian Pradeau souligne que les contrôles des passagers des avions sont également délocalisés . C’est ainsi que dans certains pays africains ou asiatiques, des fonctionnaires européens viennent renforcer les contrôles d’identités dans les aéroports. Dans la continuité de ce dispositif, les transporteurs et les compagnies aériennes sont aussi amenés à vérifier les personnes qu’ils acheminent, sinon ils peuvent être soumis à une amende .
    Actuellement l’Europe est dans un processus d’harmonisation concernant l’accès à son territoire. Sur le terrain, cette volonté s’exprime principalement sur la bordure orientale de l’Union européenne où il est envisagé de contrôler les frontières extérieures par des unités mixtes sous la responsabilité des Etats dans lesquels celles-ci opèrent. D’autre part, le Conseil européen semble faire l’unanimité des pays membres en répartissant en deux listes l’ensemble des pays de la planète : ceux dont les ressortissants ont l’obligation de visas et ceux qui en sont dispensés. Dans certains pays européens, cette disposition peut être renforcée par la mise en place de visa de transit. Cette étape administrative supplémentaire a été élaborée pour limiter l’arrivée de réfugiés potentiels dans les aéroports des grandes métropoles. Ainsi au début des années 1990, quelques centaines d’Haïtiens avec un billet pour la Suisse ont demandé l’asile en France lors de leur escale à l’aéroport de Roissy. La France a alors rapidement exigé un visa de transit pour les Haïtiens transitant par son territoire. Haïti n’est pas un cas isolé ; le Sri Lanka, l’Iran, le Ghana, l’Angola, pays où le nombre de demandeurs d’asile est très élevé, sont aussi soumis à cette obligation.
    En outre s’il y a peu de législations communes sur l’expulsion et le refoulement au niveau européen , on constate que les accords de réadmission se multiplient entre Etats de l’Union européenne et pays tiers. Ainsi tous les Pays de l’Europe Centrale et Orientale (PECO) sont liés par ce type d’accord avec des pays de l’Union européenne. Après avoir été le glacis défensif de l’ex-URSS, ces nations sont maintenant devenues, en matière d’immigration, celui de la marge orientale de l’Union européenne.
    Ces difficultés se développent de plus en plus depuis une dizaine d’années. Les zones d’attente dont l’Etat français a été le pionnier, sont l’un de ces points de crispation. Elles matérialisent une frontière réelle à l’intérieur du territoire qui « est en fait décalé par rapport à la limite théorique, dégageant des marges incertaines » . Avec ce type de structures aux frontières, les pays occidentaux affichent un rapport de forces vis-à-vis des ressortissants des autres pays. Ainsi, sur le plan migratoire, la mise en place des zones d’attente renvoie à l’image des places fortes de Vauban lorsque la puissance royale renforçait ses frontières. Michel Foucher rappelle que l’étymologie est le genre féminin de l’adjectif « frontier » dérivant de front. Avant que Roger Brunet n’ajoute : « qu’au sens militaire, cet ensemble, ni continu, ni situé exactement sur la limite, finit après bien (…) des tractations, par constituer la frontière au sens moderne, sanctionné par un traité et jalonné par des bornes, des barrières, des postes frontières » .
    Rappelons brièvement qu’au moment où l’instauration des visas en France s’est généralisée (les premières lois Pasqua en 1986), les étrangers furent de plus en plus nombreux à être maintenus dans les zones internationales des aéroports. Or, la législation ne définissait pas cette zone internationale dont l’espace semblait se limiter entre le lieu de débarquement et les postes de contrôles de police. L’interprétation ne pouvait qu’être très aléatoire. « Nous étions dans une situation de non droit » devait écrire François Julien-Laferrière . Par conséquent à la fin des années 1980, dans les aéroports parisiens principalement, l’inquiétude de parents ou amis ne voyant pas arriver la personne attendue, relayée par celle d’employés des compagnies aériennes ou voyageurs intrigués par le comportement des policiers à l’égard de certains étrangers, ont conduit à alerter les associations de défense des étrangers. Ces dernières allaient obliger le législateur à intervenir.
    Les lois du 6 juillet 1992 et du 27 décembre 1994 qui continuent à ce jour à régir les zones d’attente, ne plaçaient plus ainsi ces lieux en dehors du droit. Or, si la mise en place de ces lois constituaient une amélioration, elle instaurait cependant un régime de privation de liberté dérogatoire au droit commun qui, aux frontières du territoire (aéroports, ports, gares ferroviaires internationales par la suite), permet, sous la seule autorité administrative, de maintenir dans des zones d’attente, des étrangers dont le seul délit est de demander l’entrée ou une protection en France.
    Dans son dernier rapport, la C.N.C.D.H. souligne encore que toutes ces mesures ont souvent pour conséquence d’entraver l’accès aux procédures d’asile. Toutes ces étapes précédant le passage de la frontière rallongent nécessairement le parcours de ces requérants à l’asile. Et lorsque celle-ci est franchie, ne peut-on pas dire qu’en bien des circonstances la frontière « poursuit » son tracé ou fait rappeler son passage durant toute la procédure de la demande d’asile ?

    « La France : une vaste zone d’attente »

    Bien que dans la seconde partie, je m’intéresserai principalement aux zones d’attente et aux rôles des associations dans ces différents lieux, il me paraissait important de souligner l’emboîtement des difficultés qui « accompagnent » un étranger souhaitant faire une demande d’asile en France (raisonnement qui pourrait être aussi appliqué dans d’autres pays européens).
    Si la complexité du cheminement du requérant à l’asile s’est tout d’abord amplifiée avec l’allongement des procédures (cf. graphique n°1), la suppression du droit de travail des demandeurs d’asile en 1991 a aussi accentué la précarité d’un grand nombre de demandeurs. Et à ce jour, la recevabilité d’un dossier de l’OFPRA pour faire une demande d’asile est assujettie à l’obligation d’avoir une domiciliation. Enfin, à une micro échelle, il y a une multitude de petits faits, gestes, paroles, incompréhensions, non-dits qui existent et s’inscrivent dans le prolongement de la notion de frontière.
    Si nous faisons abstraction du dispositif des zones d’attente sur le territoire, nous pouvons dire qu’une des premières difficultés que rencontre un grand nombre de demandeurs d’asile est la recherche d’une adresse. De nombreuses associations offrent ces services. Or au sein de la région parisienne, il arrive fréquemment que des préfectures refusent certaines adresses de domiciliation administratives sur des critères aléatoires : du simple refus à l'argument d'une absence d'agrément. « Souvent, elles refusent d'ouvrir l'accès à la procédure d'asile à des personnes domiciliées dans des structures qui n'ont pas d'agrément « droits sociaux » (c'est-à-dire qui ne sont pas agréés CMU, AME, RMI , Poste, …), ce qui met une pression démesurée sur les autres structures. Pour exemple, à Paris, le CASP (Centre d'Action Social Protestant) et l'ASAF (Association de Solidarité des Africains en France) sont agréés DASS mais refusés par la préfecture de police » . Or, cette suspicion de la part des préfectures à l’égard de ces adresses de domiciliation ne permet pas à ces personnes d’obtenir une première autorisation provisoire de séjour (APS), nécessaire pour entamer les démarches auprès de l’OFPRA et pour pouvoir bénéficier des allocations auxquelles ils ont droit . Et si la personne ne dispose pas d’adresse, les établissements bancaires lui refusent le droit d’ouvrir un compte courant . Par conséquent, il y a blocage des lettres-chèques par les ASSEDIC, mettant les demandeurs d'asile et les centres de domiciliation dans des situations fort délicates.
    La précarité de ces personnes s’illustre aussi au niveau des soins. Car si les derniers dispositifs législatifs donnent la possibilité à un demandeur d’asile de s’inscrire auprès de la CPAM et de bénéficier de la CMU, même si celui-ci ne dispose que d’une convocation pour un premier rendez-vous à la préfecture, la réalité est bien plus complexe. En effet certains centres de la Sécurité Sociale refusent de traiter les dossiers prétextant que les demandeurs d’asile relèvent de l’AME. Ainsi face à la pluralité des sigles et des procédures, la personne en arrive à renoncer parfois à ses droits.
    Toutes ces vexations administratives qui se greffent autour de la procédure de la demande d’asile ont conduit inexorablement à un développement des situations d’attente et parfois de non droit. La vie quotidienne des uns et des autres placée sous le signe de l’attente, rapporte la CNCDH. Ainsi la difficulté des procédures mises en place par les différents Etats européens, pour répondre au dispositif législatif de l’espace européen conduisent les associations à multiplier leur champ d’action pour faciliter la mobilité des demandeurs d'asile.

    Rôle des réseaux associatifs dans les mobilités internationales et internes des demandeurs d’asile
    Les nombreux bouleversements législatifs demandent aujourd’hui des compétences de tous les intervenants travaillant dans le domaine de l’asile. Les frontières aéroportuaires, qui deviennent des nouveaux lieux de crispation des politiques migratoires et d’asile dans les Etats de l’Union européenne, ne cessent de montrer « l’abandon progressif des principes de l’asile sous la pression de la logique du contrôle des flux migratoires » . En France, depuis 1995, le nombre de demandeurs d’asile a régulièrement augmenté, passant de 521 à 7392 demandes par an, dont 96% des enregistrements se situent à l’aéroport de Roissy. Les 4% restant se répartissent entre les aéroports d’Orly (2% environ), Lyon, Nice et les ports de Marseille et Calais. L’importance des arrivées comptabilisées par les autorités administratives dans la région parisienne, a induit logiquement les lieux de la dernière campagne d’observation : les zones d’attente de l’aéroport de Roissy et le tribunal de grande instance de Bobigny.

    NB: Pour l’année 2000, l’effectif de la série [Nombre d’étrangers n’établissant pas de demande d’asile] n’a pas été inclus dans la catégorie de données.

    Les demandeurs d’asile aux frontières : des chiffres erronés ?

    Il semble exister une corrélation étroite entre l’évolution de l’histogramme ci-dessus et le temps de présence des associations dans les zones d’attente.
    Avec la loi « 35 quater » du 6 juillet 1992 légiférant les zones d’attente, le nombre d’étrangers maintenus à la frontière et qui ne requièrent pas l’asile apparaît dans les statistiques du ministère de l’Intérieur. En effet, les revendications des associations ont au moins permis de clarifier certaines situations aux frontières. Si la loi du 6 juillet 1992 précisait qu’un décret à venir autoriserait le HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés) et certaines associations à accéder à ces différents lieux, il aura fallu attendre trois ans avant sa mise en place (2 mai 1995). Ainsi cinq associations vont être habilitées (avec cinq représentants chacune) à effectuer une visite par zone et par trimestre. Durant toute cette seconde phase (de 1993 à 1997) où l’accès des associations a été très limité, le nombre de demandeurs d’asile est resté relativement stable. Les sources statistiques étant en lien avec les autorités qui dictent les politiques migratoires, on peut émettre l’hypothèse que ce graphique ne retranscrit pas la réalité dans son ensemble. En effet, les rares visites des associations ont révélé deux faits essentiels. Tout d’abord, il y a des étrangers qui sont refoulés aux contrôles aux frontières sans que leur demande d’asile ne soit prise en compte. Ils n’apparaissent donc dans aucune statistique. Puis dans la catégorie des étrangers non requérant à l’asile, il existe des candidats à l’asile qui ne sont pas enregistrés en tant que tels.
    Le décret du 17 juin 1998 a modifié sensiblement l’accès des associations dans les zones d’attente. Il permet désormais à chaque organisme d’effectuer huit visites par zone et par an. Pour cela, chaque association a la possibilité de demander l’accréditation de dix visiteurs auprès du ministère de l’Intérieur pour une durée de trois ans. Aux cinq premières associations habilitées, trois autres se sont rajoutées : Médecins Sans Frontière, le MRAP et Forum Réfugiés. Cette évolution législative et l’intérêt grandissant des associations concernant l’accès au territoire des étrangers, semblent avoir fait évoluer les chiffres de ces trois dernières années. Ainsi, de 1998 à 2000, le nombre de demandeurs d’asile a été multiplié par sept. Même s’il ne faut pas négliger des facteurs externes tels que le coût moindre des transports aériens ou l’organisation de certaines filières support de ces mobilités, la présence associative ne cesse de révéler la présence de personnes étrangères en zone internationale dont les demandes d’asile ne sont pas prises en compte .
    Si ces différentes visites permettent de dénoncer les difficultés d’enregistrement des demandes d’asile, elles soulignent aussi de plus en plus les conditions déplorables de détention des requérants. Aucune assistance ne semble leur être apportée. Les différents entretiens sont assez éloquents à ce sujet. Ainsi plusieurs personnes ont évoqué que dans la zone internationale ils n’avaient rien mangé, excepté quelques aliments offerts par certains passagers en attente d’un vol ; et leur seule « literie » étaient les banquettes de l’aéroport.
    Depuis la fin de l’année 2000, la présence associative au sein des zones d’attente s’est renforcée avec la mise en place d’une permanence téléphonique. Ce système géré par plusieurs associations permet à certains étrangers maintenus en zone d’attente d’être informés de leurs droits. Ces contacts se déroulent de différentes manières : soit les permanents contactent les personnes au niveau des cabines téléphoniques dans la zone d’attente, à l’aide des différents numéros que les visiteurs ont auparavant relevés ; soit les étrangers ou des membres de leur famille, voire des amis, appellent pour signaler des irrégularités ou ne serait-ce que leur présence en zone d’attente.
    Toutes ces initiatives associatives sont prises afin d’aider les demandeurs d'asile et d’apporter des éclairages utiles sur le déroulement actuel des procédures relatives au placement des étrangers en zone d’attente. Les deux campagnes d’observations qui se sont déroulées dans les zones d’attente de Roissy et au tribunal de grande instance de Bobigny lors des audiences « 35 quater »s’inscrivent dans ce processus.

    Conditions de maintien des demandeurs d’asile dans la zone d’attente de Roissy

    Si à ce jour les associations rencontrent des difficultés à aider les demandeurs d’asile dans ces lieux de détention et à observer ce qui s’y passe, il est en revanche possible de se rendre aux audiences « 35 quater » : le seul moment public de la procédure. Car si cette publicité des débats permet de saisir le déroulement de ce « cheminement », elle laisse aussi entrevoir les conditions de maintien en zone d’attente.
    La zone d’attente de Roissy est composée de plusieurs lieux dispersés sur le site de l’aéroport. Il y a tout d’abord les postes de police situés dans les terminaux, où les conditions d’hygiène sont généralement dégradées. Ensuite il existe plusieurs salles de correspondance où la vétusté est semblable à celles des lieux précédents. Dans ces salles exiguës, surchauffées, des étrangers maintenus à la frontière sont amenés à manger et dormir. C’est ainsi que lors de la visite du 28 janvier 2001, un officier de police indiquait à un membre de l’Anafé que les différents brancards et couvertures avaient fait office de matelas pour les nuitées de plusieurs personnes . Enfin, il y a les lieux d’hébergement en dehors des terminaux. Si, de 1992 à 1999, deux étages de l’hôtel Ibis avaient été réquisitionnés par l’administration ; dernièrement, deux nouveaux centres ont été mis en place face à l’augmentation des étrangers arrêtés à la frontière. Dans un premier temps, en juillet 2000, le centre de rétention administrative du Mesnil Amelot a concédé quelques places afin de désengorger les locaux précédents. Puis il a été construit un nouvel établissement en limite de l’aéroport appelé ZAPI 3 . Si ce dernier bâtiment constitue indéniablement une amélioration des conditions de maintien, il n’en demeure pas moins que des irrégularités de procédure perdurent dans ces espaces en bordure des grandes métropoles.
    Le non-respect des droits des demandeurs d’asile se situent à plusieurs niveaux. Il y a tout d’abord pour ces requérants la difficulté de faire enregistrer leur demande lors de leur arrivée. Cela se traduit par l’insuffisance de l’interprétariat, une liberté de communication limitée avec l’extérieur, la violation du jour franc , voire des allégations de violence. D’autres complications peuvent aussi se produire par la suite.
    La durée maximale de détention prévue par la loi est de vingt jours. Cependant au bout de quatre jours, une personne ne peut être maintenue en zone d'attente que sur décision du juge du tribunal de grande instance compétent. Une procédure qui peut se renouveler une seule fois le douzième jour pour prolonger le maintien. Les observations effectuées, lors des audiences, ont montré que le comportement des juges peut être extrêmement variable : l’audition d’une personne est susceptible de se faire en moins de trois minutes lors des journées de fortes affluences ! La demande d’asile peut aussi ne pas être étudiée. Les explications fournies par le juge à l’intéressé divergent suivant les situations. Ainsi des magistrats mentionnent systématiquement aux demandeurs d’asile, auxquels ils viennent d’autoriser l’entrée sur le territoire, d’aller chercher un sauf-conduit nécessaire pour retirer un dossier de demande de statut de réfugié dans des délais raisonnables . En outre, dans certains cas, il ne sera rien dit sur la démarche à effectuer. Dans cette dernière situation, seule la présence de bénévoles de la Croix Rouge à ces audiences permet de palier de temps en temps cette difficulté. Si ce n’est le cas, des personnes sont ainsi amenées à affronter une ville qu'ils ne connaissent pas et peuvent être sujets à des filières de travail clandestin, voire à des réseaux de prostitution.

    Ces enjeux humains pour la consolidation des frontières, élaborés par les acteurs politiques et administratifs européens, laissent donc entrevoir à différentes échelles un nouveau découpage de l’espace pour en rendre la gestion plus efficace (pays tiers, accords de réadmission, zones d’attente dans les aéroports,…). Cela a donc entraîné des restrictions pour limiter l'accès à ces personnes dans les "pays d'accueil" mais aussi un durcissement dans les procédures de la demande d’asile et des interprétations plus étroites de la notion de réfugié.
    Ainsi la frontière est devenue un moyen privilégié pour endiguer le flux des migrants des « pays du sud », sur laquelle des réseaux associatifs de défense des étrangers développent leurs actions afin de favoriser des conditions d’accueil dignes de ce nom.

  • Osmanlı Toplumunda yerel aidiyetin sınırları

    Düzenleyen : Işık Tamdoğan
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    “Yerel aidiyet ve bununun hukuksal olarak nasıl meşrulaştırıldığı” osmanlı çalışmalarında henüz üzerinde az durulmuş bir konudur. Kentlere aidiyetin resmi sınırlarını çizen kuralların idarî olarak neye tekabül ettiğini anlamak ya da bireylerin hangi andan itibaren ve hangi kriterlere göre bir kentin resmî sakini olarak kabul edildiğini kavramak, çoğunlukla mümkün olmamaktadır.
  • Pierre Sintes : La métropole athénienne dans les parcours migratoires

    Présentation et difficultés méthodologiques

    Le sujet de mon doctorat, “ Les Albanais en Grèce, réseaux, mobilités et territoires ” a pour but d’étudier la migration albanaise, son organisation et son impact sur l’espace grec. Comme le suggère l’intitulé, l’étude de la mobilité constitue une part importante de la compréhension de cette migration de travailleurs. Ceci implique l’étude des filières et la reconstitution des itinéraires afin d’en décrypter les logiques spatiales.

    Cette approche combine trois échelles : la migration (ici, internationale) depuis le pays de départ qui est à l’origine de la formation de l’identité groupale ; les mobilités résidentielles locales, caractéristiques des cycles de vie familiaux, productrices des territoires locaux de référence et les mobilités quotidiennes, élément important de l’espace vécu.

    Cet objectif pose certains problèmes relatifs à l’étude des mobilités proprement dites d’une part et aux particularités de cette migration d’autre part. En effet, le groupe considéré est sans doute fort de 300 000 à 500 000 personnes réparties sur l’ensemble du territoire grec, dont une grande partie y réside clandestinement.

    Dans un domaine aussi mouvant, marqué par le nombre important des clandestins, les circuits informels et le caractère récent d’une immigration devenue massive , la méthode doit chercher à la fois à accéder aux sources statistiques et documentaires et viser à collecter directement des informations sur le terrain. De ce point de vue, il est clair que l’étude ne peut prétendre à l’exhaustivité. Il est nécessaire, en fonction des thèmes caractéristiques de cette migration de travail, de sélectionner des fenêtres de recherches permettant des études thématiques transversales les plus représentatives possibles. Il s’agit de l’unique voie praticable pour saisir un phénomène de cette ampleur et affiner ainsi les données nécessairement sans nuances et incomplètes de l’appareil statistique.

    “ Les Recensements généraux de population sont les sources les plus utilisées mais ce sont des instruments mal adaptés à la connaissance de la mobilité spatiale. L’ampleur des franchissements clandestins rend encore plus inutilisable cette source (…) L’information statistique recueillie dans la majorité des pays de départ n’est guère satisfaisante et ce constat de carence renforce pour le chercheur la nécessité de procéder à des études de terrain ” .

    Ainsi, ma démarche consiste, dans un premier temps, à la récolte la plus large d’informations statistiques relevées par un gouvernement grec dépassé par le nombre et, par la suite, de les confronter à la réalité du terrain appréhendée par le biais d’entretiens.

    Dans ce dernier domaine, j’ai été contraint de limiter ces expériences de terrain à certaines zones choisies pour leur “ représentativité ” des différents espaces dans lesquels s’installent des Albanais en Grèce : une zone du nord de l’agglomération athénienne (zone industrielle et résidentielle de classe moyenne et populaire / nord-ouest de la capitale), un espace agricole actif, la plaine de Corinthe (la Voha), un espace frontalier (région de Konitsa et vallée de l’Avios / Sarandaporos) et un espace à dominante touristique (non encore prospecté). Ceci doit permettre de croiser dans chacune des zones les informations statistiques incomplètes et peu représentatives avec les observations de terrain. Le choix de ces terrains prend en compte les traits dominants de la géographie du pays et permet d’accéder à des espaces jouant un rôle précis dans l’organisation de l’espace grec. Ceci doit permettre d’examiner les conditions d’insertion des migrants sur chacun de ces terrains mais aussi de saisir le rôle de ces espaces dans des stratégies qui, au gré des opportunités, peuvent en intégrer plusieurs.

    Dans le cas ici retenu de l’étude des rapports entre la métropole athénienne et les parcours migratoires des étrangers dans le pays, on montrera comment les informations recueillies dans les différents champs décrits ci-dessus apportent des éléments complémentaires permettant une étude plus fine de la logique migratoire.

    L’importance relative d’Athènes dans l’accueil des migrants

    L’importance d’Athènes peut se mesurer grâce à quelques éléments chiffrés donnés par les autorités du pays. L’Institut National de la Statistique (ESYE) donnait en 1998 66% des Albanais en Attique mais, à cette époque, les chiffres ne présentaient pas une grande fiabilité et il a fallu attendre le début des campagnes de régularisation pour avoir une image plus fiable de cette répartition et de la place qu’y occupe la capitale.

    Mais avant d’en présenter les résultats, il convient d’introduire quelque peu cette source. A la fin des années 1990, la Grèce est déjà un pays d’immigration puisque le pays accueille depuis une vingtaine d’années des immigrants en provenance des pays africains et asiatiques qui ont vu se fermer leurs débouchés traditionnels ; mais, surtout, à partir de 1990, les bouleversements politiques en cours en Europe centrale et orientale ont permis la réalisation du potentiel migratoire qui existait entre la Grèce et les pays du sud-est européen (les PECO). Pourtant, les autorités ont attendu 1998 pour mettre en place une politique de régularisation des travailleurs clandestins estimés alors à plusieurs centaines de milliers de personnes, en très grande majorité issue de l’Albanie voisine.

    Cette politique visait à octroyer à une population de travailleurs vivant dans le pays depuis plusieurs années des conditions de séjour décentes et surtout à un contrôle des flux réclamé par une opinion publique associant hâtivement immigration et insécurité. Cette démarche est obligatoire pour les immigrés entrés illégalement en Grèce avant 1998. Elle fait suite à un décret présidentiel de 1997 entré en application le 2 janvier 1998, date à laquelle la quasi-totalité des immigrés économiques présents sur le territoire grec était en situation irrégulière. Cette démarche a été accomplie par 371 641 personnes parmi lesquelles 138 262 ont obtenu une carte verte avant avril 2000. Ce document est un permis de séjour et de travail délivré aux personnes entrées clandestinement sur le territoire grec leur permettant de régulariser leur situation administrative.

    Les résultats de ces démarches permettent d’obtenir, pour la première fois, un aperçu de la population étrangère sur l’ensemble du territoire grec. Selon l’OAED (Office du travail et de la main d’œuvre) d’Athènes, les proportions globales d’étrangers ayant fait une demande de régularisation atteignent les 40% de l’ensemble de cette population et varient considérablement selon les nationalités des demandeurs.

    Ainsi, certains groupes nationaux ne sont présents quasiment que dans l’agglomération athénienne alors que d’autres se retrouvent dans de nombreuses régions du pays. Le premier de ces groupes, constitué par des personnes originaires des pays les plus lointains (Moyen et Extrême Orient ou Afrique), est concentré dans la capitale à hauteur de 70% voire 80%. A ce groupe, s’oppose celui constitué par les immigrés venus d’Europe orientale qui présente une répartition plus diffuse sur le territoire grec et dont la concentration dans la région capitale est proche de la concentration moyenne de 40%. Tout se passe en fait comme si cette concentration était fonction de la distance entre la Grèce et le pays d’origine.

    La tendance mondiale à l’amélioration des relations entre les grandes villes favorise cette concentration des immigrés dans les têtes de réseaux urbains, représentant aussi les têtes des réseaux de transports. Athènes se trouve à la croisée des réseaux mondiaux dans le domaine des transports aériens et, de la même manière, la force de sa consommation l’inscrit dans des réseaux de distribution routier et maritime qui peuvent être, à l’occasion, empruntés par des courants migratoires clandestins. Cette position explique cet “ effet tunnel ” constaté pour la migration de longue distance.

    Pour le second groupe, les formes mêmes de la migration (à pied ou en bus) auxquelles sont accoutumés, entre autres, les Albanais, permettent de développer sur la route certaines étapes vers des lendemains meilleurs. De la même manière, cette migration régionale fait intervenir une somme d’acteurs importants (passeurs, recruteurs, informateurs) qui ont tendance à ancrer les réseaux dans les territoires locaux et favorisent, par force, une répartition plus diffuse de la migration. Enfin, l’économie rurale est plus proche de celle du pays de départ et les paysans albanais ou bulgares travaillant dans les champs retrouvent leurs marques plus facilement ici que dans les grandes villes, voire trouvent des emplois en relation avec leurs savoirs-faire d’origine, comme la construction en pierres sèches pour les Albanais. Le calcul du taux de concentration permet donc de mettre en avant les deux types d’immigration qui touchent le territoire grec : l’une mondiale, l’autre régionale.

    On peut dégager de nouveaux éléments opposant ces deux types migratoires en observant la migration à une autre échelle. Depuis près d’une année, j’ai pu accéder directement aux demandes de régularisation des étrangers présents dans les quartiers du nord-ouest de la capitale grecque. Cette source permet de saisir une masse considérable d’informations concernant un grand nombre d’individus. D’après les résultats partiels des premiers dépouillements, l’opposition entre la migration régionale et la migration de longue distance (respectivement représentées ici par les immigrés Albanais et Pakistanais) se précise et certaines hypothèses peuvent être avancées quant à son origine. Même si ces deux échantillons sont de taille comparable en valeur absolue et relative (191 Albanais contre 129 Pakistanais sur un total de 339 demandes dépouillées), les résultats sont très différents quand on s’intéresse à la zone d’origine des migrants. Si les Albanais viennent de différentes parties de l’Albanie (avec tout de même une prédominance pour le sud et le centre du pays), les Pakistanais, eux, sont très majoritairement issus de la province de Gujrat (75% des comptages) à 200 kilomètres au sud-est d’Islamabad.

    Cette information renforce l’opposition entre une migration régionale, qui aurait pour caractéristique une plus grande diffusion sur le territoire grec en des filières nombreuses et polymorphes, et une migration venant des pays moyen et extrême orientaux, solidement structurée autour de réseaux bien encadrés. Dans le cas des ressortissants pakistanais dans la zone couverte par l’OAED de Néa Ionia, il s’agit d’un seul et même réseau animé par des migrants d’origine commune.

    Par la création de cette base de données on peut donc accéder à un certain nombre d’informations (et ici je me limite à donner celles en rapport avec la place d’Athènes dans le parcours migratoire et ai laissé celles qui concernent les mobilités habituelles de travail ou résidentielles qui sont aussi accessibles) justifiant le travail long et fastidieux que constitue le dépouillement. Toutefois, comme souvent, les interprétations de la statistique demeurent limitées et ne peuvent pas rendre compte de la complexité des parcours migratoires. Cette difficulté devient évidente quand on s’intéresse à l’étude des migrations de rang 2 des étrangers.

    Athènes dans les migrations de rang 2 : terminus ad quem ou gare de triage ?
    Les étrangers présents sur le territoire grec n’en restent pas à leur première installation et nombreux sont ceux qui changent de lieux de travail et de vie en Grèce. Ces mobilités de rang 2 ont leur importance dans l’espace migratoire. La capitale s’y inscrit de manière inéluctable tant son rayonnement concerne l’ensemble de l’espace grec. Cet exemple vise à illustrer comment la statistique et les enquêtes de terrains permettent d’accéder à des résultats en apparence opposés mais en fait complémentaires.

    Si l’on considère les chiffres donnés par les services de l’Office National de la Statistique, on constate une baisse relative du nombre d’Albanais vivant à Athènes par rapport à celui des Albanais vivant dans l’ensemble de l’Attique.

    Evolution du poids du grand Athènes dans la communauté albanaise d’Attique

    1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997
    100% 92,86% 96,90% 92,60% 92,20% 91,50% 90% 89,01%

    Source : EYSE

    Tout se passerait comme si les immigrés se dirigeaient “ spontanément ” vers la capitale puis, par la suite, se redistribuaient vers d’autres lieux dans lesquels ils pourraient trouver plus facilement un emploi, vivre mieux, ou vers un point qui leur aurait été indiqué par un quelconque réseau.

    Nous avons confirmation de ce fonctionnement dans les discours de candidats à la migration. Des interviews menées auprès d’Algériens vivant depuis plusieurs années à Damas et tentant de passer depuis 3 ans en Grèce par la frontière turque corroborent cette hypothèse. En effet, une anecdote raconte qu’une personne avait réussi à tromper la vigilance des gardes frontières grecs sur l’Evros puis était partie, “ déguisée ” en paysan grec, sur les routes du pays… à bicyclette. Il était presque arrivé dans la ville (que mon interlocuteur francophone appelait Athina avec l’accent grec), qu’il tomba de vélo devant des policiers et commença à jurer… en arabe ; ce qui lui valu donc un contrôle d’identité et une reconduite rapide à la frontière. Ce récit et des remarques comme “ il avait presque réussi ”, “ c’est dommage, si près du but ” montrent bien que la capitale est ici l’objectif premier de ces migrants avant qu’elle n’agisse comme gare de triage vers d’autres destinations. Il est possible de trouver ces cas de figure dans la base de données en voie d’élaboration à l’OAED de Néa Ionia. Ici, c’est la force des filières qui apparaît : un groupe d’une dizaine d’Ukrainiennes qui avaient fait leur première demande de régularisation à Néa Ionia se retrouvent toutes à travailler à Lesbos deux ans après.

    La métropole jouerait donc une sorte de rôle de sas à l’échelle nationale ou internationale. Les migrants peuvent chercher à aller plus avant en Europe occidentale et on peut suivre leur cheminement au gré des faits divers . Les exemples pris par M. Pétronoti dans l’étude de la communauté érythréenne d’Athènes montrent comment le pays est devenu un marche-pied pour entrer dans l’Europe de Schengen.

    Pourtant, d’autres fonctionnements migratoires existent et font intervenir à un autre niveau l’influence de la métropole sur le territoire. Ceux-ci ne sont saisissables que par l’intermédiaire d’entretiens et de récits de vie. Compte tenu de la pénurie de main d’œuvre dans les campagnes, une migration de substitution s’est constituée depuis les années 1980 avec des Polonais puis, aujourd’hui, en grande majorité avec des travailleurs originaires d’Albanie voisine à partir de réseaux familiaux ou villageois faisant correspondre un point du territoire d’origine à un point du territoire d’accueil. C’est, par exemple, le cas d’un village de la province albanaise du Devoll, Miras, dont les hommes travaillent en grande majorité à Dilessi au nord de la plaine de Marathon. Parfois, différents groupes venus d’Albanie coexistent dans un même village grec mais chacun de ces groupes occupe une place qui lui est propre. Dans un village proche de Corinthe, Vohaïko, où les Albanais viennent des régions de Gjirokastër, Peshkopi et Shkodër, on a pu observer des degrés d’intégration à la société villageoise différents pour chacun d’entre eux.

    Mais par la suite, certains individus se redirigent vers Athènes, après plusieurs saisons effectuées dans le village où se rend leur “ groupe ”. Ceux-ci cherchent dans la capitale une ambiance plus sérieuse que celle des groupes de jeunes adultes, des emplois mieux rémunérés et peut-être un projet d’installation durable dans la capitale. Pour certains, Albanais de Peshkopi revus à Vohaïko, ils peuvent y concrétiser, au hasard des opportunités, leur désir d’ “ intégration ” par le mariage ou l’obtention d’un contrat de travail à Athènes, la grande ville offrant un plus grand nombre d’occasions.

    Ainsi, si la capitale peut s’inscrire dans des stratégies de déplacements saisonniers, elle n’en demeure pas moins un point de plus grande importance, de plus grande attractivité, dans la mesure où elle peut offrir un plus grand nombre d’opportunités aux migrants qui l’ont intégrée dans leur parcours. Elle remplie même un rôle “ de sécurité ” : “ si je n’ai pas assez de travail au village, j’irai quelques temps à Athènes pour me refaire ”.

    Dans ce cas, les acteurs de la migration de substitution suivent les traces d’une grande partie de ceux qu’ils sont venus remplacer… suggérant par là que les déséquilibres qui avaient provoqué le vide dans les campagnes grecques sont toujours actifs. Le phénomène migratoire se confirme bien comme la résultante d’une différence de potentiel géographique entre deux points de l’espace : l’Albanie et la Grèce, mais ici —dans un second temps— entre ville et campagne grecques.

    Cette dernière remarque nous pousse à nous interroger sur le degré d’autonomie du fonctionnement des mobilités internes du groupe immigré : chacun des deux mouvements reprend ici des mobilités propres à la géographie de la population grecque : qui l’exode rural, qui le desserrement des centres-villes. A l’heure où l’on met en avant la complexité des circulations, où tout semble individualiser les mobilités des groupes immigrés, on peut encore penser que ces collectifs sont soumis aux déséquilibres (différences de potentiel) des espaces qu’ils rencontrent, ici les déséquilibres ville / campagne (ou capitale / province) de la géographie grecque et que, comme les paysans grecs d’il y a 30-40 ans, ces déséquilibres déterminent bien des aspects de leurs stratégies et de leurs mobilités.

    Conclusion

    Ce travail en cours m’a montré à plusieurs reprises l’intérêt de la statistique mais aussi ses nombreuses limites. Cette constatation m’a poussé vers une nécessaire auto-production des informations par le biais du dépouillement des demandes de régularisation, par la constitution d’une base de données les concernant et par la pratique d’enquêtes réduites à des terrains bien circonscrits. Dans ce dernier cas, les informations recueillies par entretiens libres ou semi-dirigés permettent d’accéder à des éléments de la plus haute importance, mettant en lumière la complexité des rapports entretenus entre les communautés immigrées et l’espace du pays d’accueil.

  • Territoires et pratiques

    Présentation de l'axe | Activités

    Chaque société développe une relation particulière avec la différence. À la différence de la France où l’égalité est le référent central, en Turquie, le signifiant maître est “unité” (birlik), cela depuis le début de la République, avec la construction de l’identité nationale turque, unitaire et unitariste. Pour rependre le titre du célèbre livre de Karen Barkey, nous sommes passés d’un “Empire de la différence” à une “République de l’a-différence”. Dans cette configuration, toute dissemblance est perçue comme dangereuse. A ce titre, elle est combattue par l’Etat car pouvant entrainer la division (bölücülük) et mettre en danger l’unité nationale. Phénomène classique, cette unité est mise en scène dans diverses patrimonialisations et est supportée par des narratives nationalistes.

    Et pourtant, des différences existent en Turquie. Dès lors, quels rapports entretient cette société avec ces différences qui la composent ? Nous prendrons pour cadre d’analyse trois grands thèmes : le territoire, le religieux et le genre. Dans ces trois domaines, l’émergence de la différence ne devrait pas créer de controverse, de par la laïcité, le droit des femmes et le dogme d’un territoire national homogène. Et pourtant, le différend est là, quotidien, parfois violent. Ce programme a l’ambition de traiter ensemble ce qui ne peut a priori se comparer, à savoir le religieux, le genre et le territoire. En effet, ces domaines entretiennent des relations entre eux. En outre, nous posons l’hypothèse que ce sont peut-être les mêmes pratiques – les mêmes actions -- qui se retrouvent, quelle que soit la “nature” de l’objet sur lequel portent ces différences. Notre perspective n’est donc pas de pointer l’opposition “discours nationaliste” vs “discours particularistes” (kurde, minoritaires etc.)” comme cela a été souvent fait, mais plutôt de comprendre comment des pratiques de la différencese manifestent dans ce contexte. Au-delà de la diversité des objets et des terrains que nous étudions, nous questionnons les pratiques de la différence (construction, reproduction, neutralisation, patrimonialisation, camouflage, négation, destruction, etc.). Il s’agit bien sûr de comprendre comment se fabrique de la différence, mais aussi d’en saisir les usages sociaux et les inscriptions dans le territoire. Car, et c’est là notre porte d’entrée, il y existe des modes spécifiques d’usageset de pratiques des frontières, des mémoires, des identifications et des disparités.

    Cet axe de recherche nécessite un effort important de modélisation qui met l’accent sur la relation à l’objet et non sur l’objet lui-même. Il s’agit d’une condition primordiale pour que s’établisse le dialogue entre les différentes disciplines présentes (anthropologie, démographie, histoire, psychanalyse, sociologie, urbanisme, etc.). Une façon, aussi, de penser les différences disciplinaires.

    Activités de recherche

    • Excursions urbaines 2011/2012 : Expressions territoriales des rapports de genre à Istanbul (pour le programme détaillé des séances se reporter à la rubrique OUI). La question du genre en Turquie alimente de nombreuses réflexions ‘académiques’ et un militantisme actif par le biais d’associations et de revues féministes ou de défense des droits des homosexuels. La redéfinition des rapports de genre dont Istanbul est sans conteste un terrain privilégié en Turquie ne peut être appréciée seulement  à travers les textes de loi, le lien entre socialisation national(ist)e et formatage autoritaire des genres, ou la question de la parité dans la représentation politique. Elle se doit d’être observée en situation, dans les interactions quotidiennes, dans la rue, les maisons, aux loisirs ou au travail. Il s’agira donc pour nous cette année d’approcher ce fait social total que sont les relations de genre à travers des institutions précises, des situations concrètes, des moments, des lieux, qu’il s’agisse de lieux culturels, cultuels, de lieux de travail, de consommation ou de ‘culture’.

    • Séminaire « Autour de l'alcool, en Turquie et dans l'Empire ottoman » (2011-2013). On boit rarement seul et boire s’inscrit le plus souvent dans une sociabilité qui ne peut jamais se réduire au simple divertissement. Au contraire, rien de moins anodin, rien qui n’engage plus, en Turquie, que le fait de boire – ou pas. C’est que l’alcool réunit autant qu’il sépare. Il réunit, et l’on pense, a maxima, au rituel alévi où le partage de l’alcool (dem) tient encore une fonction sacrée (à l’instar des premiers chrétiens) : l’alcool comme communion. Il sépare, on n’en doute pas, dans un pays à majorité musulmane, mais dans des modalités toujours plus complexes qu’une opposition binaire musulman/non-musulman (le rituel alévi l’illustre bien). Et s’il faudra bien sûr partir de l’interdit islamique qui frappe l’alcool, c’est comme terme premier d’une série de clivages qui entretiennent avec lui des rapports ambigus : soit qu’ils l’habitent – dichotomies alévi/sunni mais également entre les différentes jurisprudences du sunnisme – qu’ils l’utilisent – instrumentalisation de l’alcool par le champ politique – ou s’en accommodent – ainsi la morale prévalant parfois, qui veut qu’on tolère l’alcool mais hors-champ, dans des marges interlopes qui sont le domaine réservé des hommes. Pratique clivante s’il en est, la consommation d’alcool génère ou actualise alors des frontières confessionnelles, idéologiques, sexuelles, spatiales... frontières mouvantes dont on pourrait essayer de suivre les lignes de démarcation dans l’espace et dans le temps, de l’Empire ottoman à la Turquie contemporaine. Ce sera l’objectif de ce séminaire : proposer un espace de réflexion pluridisciplinaire autour d’une pratique somme toute mineure, qui cristallise pourtant les antagonismes et les particularismes de la société turque. La séance d’introduction, « le fait de boire », par Nikos Sigalas et Nicolas Elias, s’est tenue en novembre 2011.

    • Séminaire « Cappadoce, terre d’histoire et de culture » (À partir d’octobre 2011) : ce séminaire transversal, animé par Anaïs Lamesa, Aylin de Tapia et Lisa Montmayeur-Deheurles a pour objet le territoire de la Cappadoce et se propose de l'étudier à travers différentes époques et avec une approche interdisciplinaire (archéologie, histoire et sociologie). Il est développé dans le pôle « histoire »

    • GELA groupe de lecture et d’écriture en anthropologie.Ce groupe s’est donné une double vocation : la première est de partager expérience de terrain et d’écriture en un atelier ouvert à tous. Les séances ont lieu une fois par mois. Les langues de travail peuvent être le français, le turc ou l’anglais, selon le choix de l’intervenant. L’idée n’est pas de présenter des travaux finalisés mais plutôt des « brouillons » de recherche qui peuvent être soumis à la réflexion du groupe. Le second objectif est d’organiser des conférences pour faire connaître l’anthropologie de la Turquie à un public plus large que le seul monde universitaire. Lorsque cela est possible, ces conférences mensuelles s’adossent à un film documentaire. Elles peuvent se dérouler en français, turc ou anglais.
    • Séminaire “mémoires et mobilités urbaines”.Ce séminaire interroge le rapport entre les questions mémorielles et les dynamiques urbaines à travers les travaux contemporains. Une attention particulière est portée sur les aspects méthodologiques des recherches présentées, qui sont autant de façon de lire et d’interpréter les usages de l’espace stambouliote, à l’intersection entre les questions mémorielles et les dynamiques urbaines.
    • Workshop international "Honor in Ottoman/Turkish studies", 4 décembre 2010, Université de Bilgi-IFEA-CETOBAC (EHESS), resp. Noémi Levy et Başak Tuğ. Participants : Berna Ekal, EHESS-Paris ; Tolga Esmer, Central European University ; Anastassia Falierou, EHESS-Paris; Benoît Fliche, CNRS-IFEA ; Noémi Lévy Aksu, Boğaziçi University ; Elise Massicard, CNRS-IFEA ; Clemence Scalbert Yücel, University of Exeter ; Nükhet Sirman, Boğaziçi University ; Başak Tuğ, Bilgi University